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Protégeons nos enfants

Quelque part en Haute-Garonne, an 2010


Cher Monsieur,


Permettez à une admiratrice de vous adresser ce compliment écrit. Je ne suis qu’une passante dans votre quartier, une passante pressée car c’est en courant lentement et en soufflant beaucoup que je passe régulièrement devant votre belle propriété. Je souhaite vous féliciter, cher Monsieur, pour votre sens de la nuance. J’ai déjà pu à maintes reprises durant mes courses dominicales repérer cette qualité que vous avez délicieusement imprimée sur votre demeure. Chez vous pas de colonnade gréco-corinthienne pour porter le préau destiné à protéger votre véhicule à 4 roues motrices des intempéries, pas de lourdes porte en chêne massif pour signifier aux promeneurs l’inviolabilité de votre maison, pas de copie de la Vénus de Milo dans votre jardin, ni de topiaire prétentieux. Votre domicile fleure bon le modernisme et l’efficacité. Suffisent à votre équilibre : une maison de plain pied et une sobre piscine, le tout délimité par un portail électronique et une modeste grille. Vous avez choisi de faire construire votre spacieux nid dans une zone d’aménagement concertée ce qui manifestement fait de vous un citoyen prêt à partager l’espace avec ses congénères. Vous n’êtes pas content, cher Monsieur, et vous le signifiez avec élégance. En effet hurlez-vous comme ces horribles manifestants revendiquant toujours plus d’avantages ? Non, avec discernement et discrétion vous vous êtes justement concertés avec vos voisins. Vous avez décidé de faire circuler puis d’apposer votre sceau sur une pétition et sur votre grille encore vierge de toute ornementation grimpante vous avez suspendu une banderole annonçant en lettres rouges le motif de votre légitime indignation : « Protégeons nos enfants, pas d’Antennes Bouygues ici ».


Quel sens de la nuance, Monsieur.  Dans cette injonction tout est dans la nuance que le mot Ici apporte. Non seulement vous n’êtes pas un de ces esprits chagrins redoutant les progrès de la science et de la technologie : la preuve vous verriez « avec plaisir » comme on dit « ici » une antenne Orange, SFR, ou pourquoi pas Lagardère s’implanter non loin de chez vous mais avec mansuétude vous suggérez au groupe industriel précédemment nommé de ne pas installer son antenne ICI mais ailleurs. Quel sens admirable de la négociation, cher Monsieur, quand les clivages politiques font rage, quand les conflits intergénérationnels polluent partout les repas de famille. Quel esprit positif vous êtes, je m’incline devant tant d’intelligence pragmatique : pourquoi en effet ne pas installer cette antenne esthétiquement dévastatrice, et dont certains de nos concitoyens dénoncent l’influence nocive de leurs ondes sur leurs organismes, ailleurs ? Près d’une ZUP par exemple, cela ne nuirait absolument pas au paysage déjà dévasté par les architectes pressés des années soixante ni à VOS enfants ? Justement il s’en trouve une dans la basse ville de notre cité. Enfin, cela n’est qu’une suggestion, je suis certaine que vous avez beaucoup d’idées pour faire ériger cette antenne loin de chez vous, loin des bosquets où galoperont vos petits-enfants, loin de votre piscine où vous batifolerez le dimanche. Car ces antennes pas question de nous en passer : j’ai pu voir votre fille, à moins que cela soit votre femme, sortir de votre propriété au volant d’un cabriolet vitupérant, l’oreille ornée d’un délicieux cellulaire.


Je retourne à mon ouvrage mais à chaque fois que mon âme sera malade je continuerai avec un plaisir toujours renouvelé à parcourir en courant les rues de ma ville et à vous rendre une petite visite. Grâce à vous et à vos semblables : les sujets de réjouissance ne manquent pas. Permettez-moi, cher Monsieur, de vous adresser ainsi qu’à votre famille, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Elise Mascré

Posted in Bal-maboul.


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  1. Une banderole de trop ? | Hooligan linked to this post on 29/03/2010

    [...] Protégeons nos enfants – correspondances impertinentes [...]



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