OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Le lobby caché des caméras http://owni.fr/2012/02/09/an2v-videosurveillance-lobby-cameras/ http://owni.fr/2012/02/09/an2v-videosurveillance-lobby-cameras/#comments Thu, 09 Feb 2012 16:32:20 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=96925

Dominique Legrand, fondateur de l'AN2V. Paris, février 2012.

En 2012 l’Association nationale de la vidéoprotection (AN2V) ne devrait pas chômer. L’État soutient massivement le déploiement des systèmes de vidéosurveillance sur la voie publique. Comme en 2011, 60% du Fonds interministériel pour la prévention de la délinquance (FIPD) soit 30 millions d’euros, iront… à la vidéosurveillance.

Fondée en 2004 par Dominique Legrand, alors consultant en infrastructures TIC, à une époque où le sujet n’excitait pas autant les politiques, l’AN2V est financée en partie par la petite centaine de sociétés adhérentes qui représentent le gros des acteurs en France. Elles payent un montant annuel de 900 à 4 500 euros, pour un budget total de 200 000 euros. Pourtant, l’AN2V se défend d’être un lobby au sens primaire du terme :

Nous ne sommes pas là pour vendre des caméras mais pour que, s’il y a vidéoprotection, elle soit faite dans les règles de l’art et avec efficacité.

De fait, là où Dassault fait dans la grosse Bertha, le positionnement de l’AN2V est plus subtil. “Comme il y a consensus sur la vidéosurveillance et que le lobby passe directement par l’État, elle se place sur le conseil. Elle souligne aussi comme outil pour gérer les villes, la “vidéogestion”, avec cette fascination pour la technologie”, analyse Émilie Thérouin, adjointe Europe écologie Les Verts (EELV) en charge de la sécurité à Amiens et vidéo-sceptique, à l’image de la ligne de son parti sur le sujet.

“C’est une technologie complexe, voire coûteuse, détaille Dominique Legrand, il faut expliquer au citoyen en permanence ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas. Les dérives effectivement peuvent être rapides, il faut être vigilant et nous sommes là pour ça.”

Cible élargie

Si, pour des raisons historiques, son cœur de cible initial était les villes, l’association s’adresse désormais à tous les clients potentiels de l’outil. Elle a donc abandonné l’année dernière sa dénomination initiale: Association nationale des villes vidéosurveillées. Revendiquer le terme vidéoprotection, est-ce pratiquer la novlangue ? Non, se défend Dominique Legrand, “c’est la loi et notre but, c’est de protéger les citoyens, pas de les surveiller.” Même si cela passe par une surveillance d’une partie d’entre eux, admet-il.

Actuellement, l’AN2V compte 400 “adhérents”, selon le terme employé dans leur communication. Dans la réalité, il s’agit des acteurs qui suivent son activité, en assistant par exemple aux réunions, et sont du côté de la demande. “La majorité des villes qui viennent n’ont pas de caméras, précise Dominique Legrand, elles viennent pour écouter.” Une liste des membres que l’on n’obtiendra pas, pour deux raisons. D’une part la vidéosurveillance serait encore “un sujet sensible”, tout en affirmant que “selon plusieurs sondages récents et concordants, les Français sont favorables à la vidéoprotection.” D’autre part, il s’agit d’éviter le démarchage intempestif. Ce qui n’empêche pas de trouver une carte géolocalisant lesdites villes adhérentes ou de noter le nom des prospects lors des réunions.

Et de toute façon, une bonne vieille alerte Google sur le sujet permet de connaître les villes où le sujet est à l’ordre du jour.

Alain Bauer, le grand manitou

L’AN2V position lui permet d’entretenir de bonnes relations avec le Forum Français pour la Sécurité Urbaine (FFSU). Avec toutefois des limites : “Nous participons réciproquement à nos évènements notamment sur la vidéosurveillance. Cependant, la collaboration n’a pu être jusque là plus poussée car nous n’avons pas le même objectif . De même, la forte adhésion d’entreprises privées, qui fournissent du matériel vidéo, au sein de l’AN2V a pu gêner cette collaboration.” Mais l’association surfe bien sur la vague du sécuritaire, et assume :

On vit du phénomène vidéoprotection, on n’en a pas honte. Avec ou sans l’AN2V, elle existerait.

Ce tournant sécuritaire a été initié par Alain Bauer, grand Manitou en la matière, qui a ses antennes à droite comme à gauche et a présidé la Commission nationale de la vidéosurveillance de 2007 à janvier dernier.  Il signe dans Pixel, le guide annuel de l’AN2V, une double page [pdf], en temps que “grand témoin”, et nous a donné son point de vue :

C’est un lobby intelligent très actif dans le domaine de la vidéoprotection/vidéosurveillance.

Jean-Louis Blanchou, le délégué interministériel à la sécurité privée et Jean-Louis Touraine, premier adjoint au maire (PS) de Lyon, ville au taux d’équipement non négligeable, se sont aussi exprimés dans le guide. L’AN2V collabore également avec France Action Locale, qui fait de la formation aux élus et acteurs locaux, dont le responsable du pôle sécurité est Florent Montillot, adjoint en charge de la sécurité UMP à Orléans, grand fana de vidéosurveillance qui a fait de la ville un laboratoire en matière de sécurité.

Une petite claque à droite, une petite claque à gauche

Plutôt bien dans les petits papiers du ministère de l’Intérieur, comme en témoignent les représentants présents à chaque réunion, l’AN2V ne se mouille pas trop sur les 12 500 suppressions de postes dans la police et la gendarmerie enregistrées en cinq ans. Ils mettent pourtant à mal la chaine détaillée par l’AN2V pour qu’il y ait vraiment vidéoprotection, qui consiste en théorie à repérer de façon automatique les faits anormaux,  afin qu’une intervention humaine ait lieu le plus en amont possible.

Je ne suis pas dans les chiffres. Je peux avoir une opinion citoyenne, pas en tant qu’AN2V. En tant qu’AN2V, c’est pas mon maillon. J’espère que, si une caméra entre dans le scénario “il y a un problème à cet endroit”, la technologie puisse pallier le manque d’effectif.

Toutefois, l’AN2V n’hésite pas à tacler le gouvernement sur la politique du chiffre, avec l’objectif du triplement du nombre de  caméras, avancé par Michèle Alliot-Marie en 2007, répété par Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant, relativisé récemment par la Cour des comptes  : “Je ne cherche pas les chiffres, ça ne m’intéresse pas. Justement parce que c’est instrumentalisé.” Il tacle “la pauvreté sémantique traduit la méconnaissance du sujet. Les inuits ont treize termes pour désigner la glace.” Sur les chiffres de la délinquance, “on mélange les choux et les carottes.”

Message transmis à nos derniers ministres de l’Intérieur, grands experts ès manipulations comptables.

De même, dans Pixel, Dominique Legrand écrit qu’on ne peut pas encore parler de vidéoprotection. On peut en déduire que le gouvernement se moque de ses citoyens.

La gauche a aussi droit à sa petite claque, lorsqu’il passe au crible les hypocrisies politiciennes, anecdote croustillante à l’appui, exercice auquel il excelle :

Je connais une grande ville socialiste qui avait des caméras sur les tram a commencé à tourner les caméras sur la voie publique. Le maire disait qu’il n’en avait pas et maintenant, ils sont en train d’en mettre.

“On peut tourner les chiffres dans tous les sens”

Si le ministère de l’Intérieur a son couvert, Laurent Mucchielli ou Tanguy Le Goff, deux chercheurs auteurs d’études critiques sur la vidéosurveillance, ne sont pas les bienvenus. Trop dogmatiques.

“Je connais leurs discours, ça ne fait pas avancer le débat, c’est toujours le même exemple depuis dix ans.” Ce qui est inexact : les études brandies par nos sociologues datent de 2005, 2007 2010“La porte est ouverte mais je les ai pas invités en direct. Je n’aime pas la prise de position a priori. Je pense qu’ils ne sont pas neutres dans les arguments. On peut tourner les chiffres dans tous les sens.”

Les chiffres, éternelle querelle des pro et anti. Dominique Legrand ne doute pas face aux nombreuses études qui mettent en doute l’efficacité de la vidéosurveillance sur la voie publique. Il martèle l’argument botte-en-touche , comme un leitmotiv incantatoire : “Les chiffres sont mal positionnés.” La Cour des comptes ? “Elle n’est pas neutre. Elle a présenté les chiffres pour montrer que Nicolas Sarkozy n’avait pas bien fait son travail.”

Ses chiffres ? La vidéosurveillance permettrait déjà un retour sur investissement, entre la baisse des dégradations et donc des assurances, les enquêtes plus vite élucidées, etc. Il évoque l’exemple d’Orléans. En charge de la sécurité dans la ville, Florent Montillot a fait ses calculs :

Nous avons noté une chute spectaculaire des dégradations sur les 270 bâtiments publics (0 € depuis 2006 contre 1 million d’euros en moyenne/an au début des années 2000). Il en est de même pour la diminution des dégradations sur la voirie : par exemple, 130 heures d’intervention sur les lampadaires publics vandalisés ont été nécessaires en 2009 contre 529 h en 2005. Également, les primes annuelles d’assurance ont chuté : 800 000 euros en 2001/2002, 50 000 euros en 2009, soit une économie de 750 000 euros/an.

Grâce à l’extension de la fibre optique, nous avons aussi fait des économies sur les dépenses de téléphone dans les services excentrés, soit 300 000 à 400 000 euros d’économie par an. Les économies ont aussi été considérables pour le secteur privé (bâtiments privés, nombre de véhicules volés, nombre de véhicules incendiés…). L’amélioration de la qualité de vie et les économies réalisées ont ainsi permis de favoriser le développement économique avec un taux élevé d’implantation et de création d’entreprises.

Mais comme Florent Montillot l’expliquait lui-même cette semaine lors des dernières rencontres parlementaires sur la sécurité, la vidéosurveillance est un de outils mis en place pour lutter contre la délinquance. Ce que reconnait Dominique Legrand :

“Je ne dis jamais que c’est grâce à la vidéoprotection, c’est tout un ensemble.”

Or, il n’existe pas d’étude rigoureuse permettant de mesurer dans quelle mesure la vidéosurveillance est “rentable” à long terme. Et on est en droit de prendre aussi avec des pincettes les chiffres d’un élu mordu de vidéosurveillance comme Florent Montillot, qui, contrairement aux études des sociologues cités plus hauts, n’a pas passé des mois à étudier des séries statistiques sur le sujet.

Dominique Legrand cite aussi l’étude de 2010 du cabinet Althing à Strasbourg [pdf], qui dressait un bilan “extrêmement positif” dans la lutte contre la délinquance de proximité. Le même cabinet Althing, qui affirmait encore en 2010 :

Il n’y a pas d’étude établissant un lien de causalité direct entre l’installation de caméras et la baisse de la délinquance.

Lorsqu’on lui renvoie son argument des chiffres manipulables, il répond :

“Oui, excepté que je suis prêt à supprimer tel dispositif, on n’a rien à vendre, vous me direz Tanguy Le Goff non plus, excepté qu’il a ses études sociologiques.” Lui n’a rien à vendre – quoique, ils font de la formation, marché en pleine expansion – mais les entreprises qui le financent oui. “Nous l’avons rejoint en 2006, explique Patrice Ferrant, directeur commercial France de Mobotix, le leader européen de la vidéosurveillance haute résolution. Le marché est en pleine mutation technologique, c’est une des rares associations en Europe qui fait la promotion auprès des utilisateurs, avec un partage d’expérience. Nos prospects discutent entre eux, c’est plus intéressant. Et elle s’adresse maintenant aussi aux entreprises, cela élargit le cercle des prospects et c’est un moyen de nous faire connaître.”


Dominique Legrand fait remarquer, à raison, que ce n’est pas à sa petite association de poursuivre le chantier de l’évaluation. Et comme le gouvernement traine des pattes, renvoyant à 2012, non pas une étude sur l’efficacité de la vidéosurveillance mais sur la méthodologie à adopter et que la ville de Lyon, qui en a lancé une, n’aura pas de résultats avant trois ans, les dispositifs peuvent continuer de se déployer, en mode charrue avant les bœufs.

Cnil mon amour

Comme preuve de l’absence de dogmatisme de l’association, Dominique Legrand évoque une réunion intitulée “la vidéosurveillance est-elle liberticide ?” Mais il botte en touche quand on parle de la Cnil et de ses maigres moyens pour contrôler les dispositifs :

- Je ne sais pas y répondre, je ne connais pas leurs moyens.

- Vous lisez les rapports de la Cnil ?

- Pas beaucoup (rires) Il n’y a pas eu de buzz sur une ville faisant n’importe quoi sur la vidéoprotection.

Axel Türk, l’ancien président de la Cnil qui a signé une double page dans Pixel, sera ravie de l’apprendre.

L’AN2V a regretté vivement la censure de l’article 18 de la Loppsi 2 par le Conseil constitutionnel, qui autorisait le recours à des agents privés pour visionner les images prises sur la voie publique :

On sous-traite les femmes de ménage pourquoi pas un opérateur ? Une femme de ménage ça fouilles les poches.

Professionnaliser

Autre signataire d’un texte dans Pixel, Claude Tarlet, le président de l’USP, le premier syndicat de la sécurité privée. Ce lobbyiste tendance char Leclerc y évoque la grande nouveauté de l’année dans son secteur : le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), chargé de faire le ménage au sein d’un secteur plutôt cracra. Un but que cherche aussi à atteindre l’AN2V, comme Dominique Legrand l’expliquait dans un appel sur Vidéosurveillance infos.

Dans l’optique du nettoyage, il se montre assez franc sur les dérives actuelles, sans faire de name dropping. Plus tôt, il nous avait parlé d’une commune qui “avait installé une seule vraie caméra sur sa mairie, et les autres, dans la rue commerçante, était fausses. Cela ne lui avait coûté que 4.000 euros. Il avait communiqué sur cette installation. Des casseurs sont venus vandaliser des vitrines, les commerçants et les policiers ont demandé les bandes des enregistrements. C’est un scandale d’avoir fait cela, c’est une vision à court terme.”

Il laisse entendre que les abus existe encore :

- Comment se fait-il qu’il y ait encore des dispositifs inutiles installés ? Il y des consultants et des industriels qui en profitent, sept ans après vos débuts ?

- Sans doute. Ça me navre et je le dis, peut-être que ces personnes ne sont pas assez venues aux réunions.

- Mais vous avez beaucoup de partenaires qui viennent aussi…

- Oui mais je ne les ai pas tous, notamment des bureaux d’études. Beaucoup ne sont pas non structurés. L’AN2V fait partie du Syndicat du Conseil en sécurité avec véhémence, on réclame un SCS fort, diplômant, certifiant. Une fois qu’on a fait la messe à l’AN2V, si on est que trente sachant qu’il y a 36 000 communes…

- Donc pour vous il y a encore de l’abus  ?

- C’est pas de l’abus…

- Dans les bleds où on met dix caméras ?

- Chacun fait ce qu’il a envie. Moi si j’étais maire je ne les aurais pas installées.

- Il y a de l’abus de la part de la personne qui conseille ?

- C’est vous qui le dites.”(rires)

Cache-misère

Quant à une ville sans vidéosurveillance, le réal-pragmatisme qui fait le lit des industries de la sécurité fait surface. Si les pays nordiques sont effectivement moins friands que nous de la vidéosurveillance, c’est en raison de leur aisance, avance le président de l’AN2V. Alors la vidéosurveillance, un placebo ?

C’est une arme ou une matraque nécessaire. On couvre le problème mais peut-être avec le meilleur rendement possible. Sans caméra il faudrait peut-être trois fois plus de policiers.


Portrait de Dominique Legrand par Ophelia Noor pour Owni
Photos sous licences Creative Commons par Charbel Akhras ; Dr John 2500 et Martin Howard via Flickr

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Sécurité urbaine: fausses caméras, fausse bonne idée http://owni.fr/2011/01/14/securite-urbaine-fausses-cameras-fausse-bonne-idee/ http://owni.fr/2011/01/14/securite-urbaine-fausses-cameras-fausse-bonne-idee/#comments Fri, 14 Jan 2011 07:44:04 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=41139

Pour quelques dizaines d’euros, M. Casim, élu municipal d’un tranquille village de l’Ain, a fait vidéosurveiller, pardon vidéoprotéger les poubelles de tri sélectif, sujettes à des actes d’incivilité. “Le subterfuge marche, se réjouit-il, les gens pensent qu’elles sont vraies et nous sommes maintenant tranquilles.” Car bien entendu, notre économe édile n’a pas investi dans de vrais équipements. Après échange en bureau municipal, il a été décidé de prendre de fausses caméras, signalées sur le lieu d’installation par des panneaux.

Pour la phase concrète d’achat, ce fut simple : il suffit de taper les mots “fausses caméras de vidéosurveillance” pour tomber sur plusieurs sites de ventes en ligne qui fournissent différents types de modèle. Responsable commercial de MaVidéoSurveillance.com, Franck Maison déroule son argumentaire bien rôdé :

“- Les caméras que nous distribuons sont quasi identiques à de vraies caméras de vidéosurveillance (certaines sont même des copies exactes).
- Elles ont rapport coût de revient/dissuasion imbattable !
- Elles sont faciles à installer et à déployer.
- La gamme de produits est actuellement importante et permet de coller au maximum au désir du client (caméra dôme, caméra infrarouge, caméra intérieure, caméra extérieure).
- Et enfin, elles permettent de s’affranchir des démarches administratives longues et contraignantes relatives à l’installation d’un vrai système de surveillance. Et ce surtout dans le cadre d’une surveillance vidéo publique.”

Notre homme fait allusion à la nécessité de déclarer à la préfecture un système de vidéosurveillance dès lors qu’il concerne la voie publique mais aussi les lieux et bâtiments ouverts au public comme les commerces ou les établissements scolaires. En revanche, Franck Maison nous précise aussi que ces faux dispositifs “sont souvent complétées par des autocollants de prévention”, comme l’a fait M. Casim, histoire de pousser la vraisemblance au maximum : il est en effet aussi obligatoire d’informer le public de la présence d’un système de vidéosurveillance. Il précise aussi que “les cameras factices sont très souvent utilisées en complément d’un vrai système.” Une façon somme toute de couper la poire des coûteux frais en deux.

Essayer de dresser un panorama précis de l’utilisation des fausses caméras dans l’espace public et ouvert au public est évidemment une gageure. Google n’a pas été mon ami sur ce coup. C’est tout juste si on tombe sur ce rapport d’activité 2008 [pdf] de l’office de tourisme et d’animation de Villers-sur-Mer (14) qui indique à la rubrique “Les actions de dynamisation” (sic) : “Moins de vols grâce à des pancartes dissuasives, un grand miroir d’angle et de fausses caméras de surveillance.”

On peut juste tenter de dégager une tendance, en particulier d’après les déclarations des sociétés qui les commercialisent. Les ventes semblent se porter bien et les petites entreprises seraient les premiers clients, loin devant les communes : “Nous vendons beaucoup de fausses caméras, intérieures comme extérieures, détaille Rafael Pauley, de Maisonic. La majeure partie des clients sont des TPE, magasins en ville. Nous avons aussi une chaine importante de magasins discount non alimentaire qui en a commandé plus de 80 à ce jour.” Concernant les mairies, il n’a eu qu’une commande de la part d’une commune de la Drôme, dix caméras. Marc Bussy, de Gadgetselectroniques.com, va dans ce sens : “Nos clients sont des propriétaires de petits commerces. Les petits commerçants, eux, n’ont souvent pas les moyens de se payer un vrai équipement de vidéosurveillance.” Émilie Doublemart, d’ABH Net a aussi indiqué que “de plus en plus des supermarchés, des administrations, des écoles.” Maye Seck, chargée de mission au Forum Français pour la sécurité urbaine, antenne hexagonale du réseau European Forum for Urban Security (EFSU), nous a expliqué “en avoir entendu parler mais sans avoir d’éléments permettant d’affirmer que des villes de [leur] réseau en ont.”

Vide juridique ou pas ?

Par-delà le pied de nez à cette politique sécuritaire qui met la technologie ou plutôt l’illusion technologique au cœur de son dispositif de sécurité, cette histoire de fausses caméras pose aussi quelques questions juridiques sérieuses. Intéressons-nous particulièrement au cas des villes, sommées de se mettre à la vidéosurveillance en vertu de la loi Loppsi2, qui met cet outil au coeur de la politique de lutte contre l’insécurité.

Maître David Forest, avocat spécialisé dans le droit des nouvelles technologies pose le cadre : “La loi Pasqua du 21 janvier 1995 [pdf] a légalisé cette technologie, à l’article 10. Elle définit son champ d’application : l’enregistrement visuel de vidéosurveillance.” Le législateur autorisant tout ce qui n’est pas interdit, on peut en déduire que les caméras factices n’ont rien d’illégal. Sauf que c’est un petit peu plus compliqué. Avant de creuser ce qui s’apparente bien à un vide juridique, Maître Forest note :

la facticité ne résulte pas uniquement du fait qu’elles ne peuvent pas enregistrer. Elles peuvent simplement ne pas capturer faute de personnel.

Revenons à nos fausses caméras. Prenons le cas d’une personne agressée dans la rue devant des caméras factices. Pourrait-elle porter plainte contre la commune en question ? Maître Forest n’a pas de réponse absolue : “Cette question n’est pas résolue par la loi, la jurisprudence est quasi inexistante. Cela ne semble pas absurde dans la mesure où on a autorisé les caméras pour cette finalité de protection et qu’elle n’est pas observée dans ce cas-là.”

Un point de vue que ne partage pas maître Ambroise Soreau, avocat spécialisé dans le droit de l’informatique. Pour lui, “il n’y a pas de problème juridique. Elles protègent par un effet dissuasif.” Ancien membre de la Cnil, membre du Comité d’éthique du plan de vidéoprotection pour Paris [pdf] et avocat spécialisé dans les technologies de l’information et la propriété intellectuelle, Étienne Drouard estime qu’une action en justice “se tente mais échouerait sans doute. Il n’y a pas de droit à être vidéosurveillé, même quand on croit l’être.” Et d’indiquer que le délai maximal de conservation des enregistrements n’est pas toujours respecté, faute de moyens. Rejoignant la remarque de Maître Forest, il rappelle qu’un “bon pourcentage du parc n’est pas connecté à un écran faute de moyens, sans compter les problèmes techniques, la mauvaise qualité des enregistrements. Et après l’installation, les moyens pour entretenir ne sont pas toujours présents.”

Maye Seck, chargée de mission au Forum Français pour la sécurité urbaine, pense qu’il y a bien vide juridique : “la loi de 1995 n’aborde pas la question.” Elle estime que les éventuelles plaintes seraient recevables : chaque citoyen a le droit d’accéder aux enregistrements qui le concernent. Quid de la demande si un lieu, présenté comme surveillé par un panneau, ne l’est pas ? Il est bien sûr possible de refuser ce droit d’accès, mais pour des motifs bien précis, “tenant à la sûreté de l’État, à la défense, à la sécurité publique, en cas d’instruction judiciaire ou pour protéger le secret de la vie privée de tierces personnes.”

Interdire les dispositifs factices

Alors que la vidéosurveillance est désormais acceptée à droite comme à gauche, que le discours sécuritaire fonctionne auprès de l’opinion et dans un contexte de finances locales en berne, la tentation de la fausse caméra titillera-t-elle de plus en plus d’élus, soucieux de rassurer à moindre frais ? Lors de son congrès d’Aarau de 2008 [pdf], le Parti socialiste a carrément recommandé d’interdire les fausses caméras, arguant que “leur multiplication minimise l’impact des installations justifiées”

Le FFSU s’est prononcé contre aussi, dans sa charte éthique [pdf] :

Il est fortement déconseillé de recourir à des caméras fictives. Cette fausse information est de nature à discréditer le système et à engager la responsabilité des gestionnaires.

Le système est discrédité sur ses trois niveaux, détaille Maye Seck. L’effet dissuasif va diminuer, la réactivité des forces de police est inexistante et il n’est pas possible de se servir des enregistrements comme de preuve.” Dominique Legrand, président de l’Association Nationale des villes vidéosurveillées (AN2V), va dans son sens, en appuyant son argumentation d’un exemple : “Il y a trois ou quatre ans, le maire d’une ville que je ne vais pas citer, avait installé une seule vraie caméra sur sa mairie, et les autres, dans la rue commerçante, était fausses, cela ne lui avait coûté que 4.000 euros. Il avait communiqué sur cette installation. Des casseurs sont venus vandaliser des vitrines, les commerçants et les policiers ont demandé les bandes des enregistrements. C’est un scandale d’avoir fait cela, c’est une vision à court terme.” Au passage, ce cas n’a pas donné lieu à une jurisprudence donc. “Je ne vois qu’un seul cas où il pourrait y avoir discussion, poursuit-il, c’est celui d’un parc d’une trentaine de caméras, deux surveillent un endroit que l’on ne voit pas très bien, on pourrait imaginer en mettre des fausses à la place. Mettre un faible pourcentage de caméras factices ? Ce ne serait pas sérieux. Pourquoi sacrifier la sécurité à cet endroit ?” Cependant, il n’est pas pour que la loi interdise formellement les caméras factices, arguant qu’“on ne peut pas empêcher les gens de faire des bêtises”. À ce compte-là, c’est tout un pan du corpus juridique qui saute…

Maître Drouard est dubitatif sur la possibilité qu’un parti politique français demande l’interdiction des fausses caméras : “La vidéosurveillance, c’est 80% de dissuasion, rappelle-t-il. Et ce n’est pas dans l’ambiance : 75% des gens sont favorables à la vidéosurveillance.” Impossible d’avoir une opinion du côté du PS français. Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère, secrétaire national du PS chargé de la sécurité nous a sèchement répondu :

Je découvre que cela existe, je n’ai pas assez d’éléments et de recul pour dire quelque chose d’intelligent.

Images CC Flickr almost witty et Dr John2005

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