OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Les emplois au pifomètre du gaz de schiste http://owni.fr/2012/10/08/les-emplois-au-pifometre-du-gaz-de-schiste/ http://owni.fr/2012/10/08/les-emplois-au-pifometre-du-gaz-de-schiste/#comments Mon, 08 Oct 2012 14:02:09 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=121895

Voici deux mois qu’industriels et éditorialistes défendent le gaz de schiste à l’aide de promesses d’emplois complètement fantaisistes. Le “gisement de 100 000 emplois” que représenterait l’exploitation de ces hydrocarbures profonds est le deuxième argument favori (après l’indépendance énergétique) pour balayer d’un revers de calculatrice les risques environnementaux et sanitaires des méthodes brutales d’extraction qu’elle nécessite (la fracturation hydraulique). Mais si les réserves ont été évaluées à l’aide de méthodes et de données géologiques professionnelles, le potentiel social de cette industrie l’a été avec un outil mathématique de niveau CM2.

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Prédire l’avenir avec une règle de trois

L’évaluation la plus populaire sous nos climats éditoriaux est l’œuvre d’un rapport livré par la société Sia conseil. Cabinet de consulting en management, Sia compte parmi ses plus gros clients GDF Suez, partenaire de Schuepbach LLC sur deux permis d’exploration pour les gaz de schiste en France et leader du secteur. Son logo apparaît par ailleurs discrètement en pied de page de Gas in focus, “Observatoire du gaz naturel” autoproclamé, coédité par GRT Gaz, filiale à 75% du géant français des bonbonnes de propane.

Pour arriver à un bénéfice de 100 000 emplois directs et indirects grâce aux gaz de schiste, la société part d’un calcul savant portant sur les trois principaux permis du Sud de la France :

Le nombre de forages par concession ne peut pas excéder 30 forages de puits par an. Pour mémoire, aux Etats-Unis, certaines zones comportent plusieurs milliers de puits. Après avoir déterminé le profil de production d’un puits type, nous avons ensuite appliqué les niveaux d’emploi observés aux Etats-Unis sur les deux périodes de vie d’un puits : sur les trois premières années (forage), 13 personnes par puits sont nécessaires ; sur les vingt années suivantes (exploitation), il suffit de 0,18 personnes par puits. Les emplois indirects et induits représentent 1,52 emploi par puits. Nous avons retraité cette moyenne américaine des horaires de travail en France (2 080 heures annuelles aux Etats-Unis contre 1 650 en France, soit un facteur de 1,26).

Conclusion : la totalité des trois concessions représenterait un potentiel de 10 000 emplois à l’horizon 2010. Jusque là, l’analyse est fine et, sinon incontestable, efficacement argumentée.

Quand soudain, peut-être usés par la quantité de statistiques sociales brassées pour savoir combien de foreurs iraient percer le plateau du Larzac, les experts de Sia rangent leurs tableaux Excel et dégainent leur Casio :

Généralisées à la totalité des ressources françaises, ces exploitations créeraient 100 000 emplois d’ici 2020 dont 40 000 emplois industriels directs, dans une hypothèse maintenant les conditions d’exploitation retenues.

Le calcul n’est pas précisé mais nous avons pu reconstituer la formule ayant permis cette conclusion :

10% x Gaz de schiste en France = 10 000 emplois
Gaz de schiste en France = 10 000 emplois x 1/10% = 100 000 emplois

En d’autres termes, les experts de Sia conseil (jugeant que toutes les extractions de gaz de schiste sont les mêmes) se targuent de prédire l’avenir avec une règle de trois.

Fact checking

Si elle peut sembler “de bon sens”, cette idée selon laquelle “un puits est un puits” est techniquement fausse : piégé dans les roches de schiste, le gaz du même nom peut se trouver en fines couches entre 2 000 et 3 500 mètres de profondeur selon les bassins. Difficile d’imaginer qu’avec plusieurs centaines de mètres de différence, il faille autant de temps et de personnel pour forer à ces différents niveaux, selon qu’on soit en Languedoc ou en Lorraine. Et pour cause.

L’argument selon lequel les gisements seraient tous pareils sur le plan de l’emploi ne survit pas longtemps à l’analyse de l’exploitation effective des gaz de schiste aux Etats-Unis. Si la règle de trois employée par Sia conseil était juste et puisqu’elle se base sur les emplois nécessaires pour exploiter les ressources, le nombre d’emplois créés devrait être proportionnel à la production de chaque Etat.

En croisant les chiffres de production de l’Agence d’information sur l’énergie américaine et les calculs d’emplois par Etat de l’institut IHS, il apparaît clairement que les deux chiffres sont totalement décorrélés : avec deux fois moins de production, la Pennsylvanie revendiquait en 2010 près de deux fois plus d’emplois que l’Arkansas. Les deux Etats affichent cependant un bénéfice social combiné inférieur au Colorado… qui a extrait mille fois moins de gaz de schiste qu’eux en 2010 !

Autrement dit, la règle de trois s’avère un outil plutôt difficile à appliquer à une industrie dépendante d’une somme de facteurs aussi large que l’énergie.

Cela n’a cependant pas empêché cette estimation de se répandre comme une traînée de poudre, ni d’autres du même calibre mathématique. Le groupement patronal britannique Institute of Directors a ainsi fait sensation le 21 septembre en annonçant un potentiel de 35 000 emplois dans l’exploration-production des gaz de schiste. Le rapport Britain’s shale gas potential sur lequel repose ce coup de com’ expose cependant clairement sa méthode pour arriver à ce chiffre à partir d’une estimation d’une hausse de 8 % de la production grâce à ces hydrocarbures :

L’industrie gazière et pétrolière britannique assure directement et indirectement l’emploi de 440 000 personnes. En supposant que l’emploi soit directement proportionnel à la production, alors une hausse de 8 % de la production de 2011 générerait un gain de 35 000 emplois, aidant à contrecarrer les pertes liées au déclin de la production conventionnelle de pétrole et de gaz au Royaume-Uni.

Ce postulat du “tous pareils” est également à l’origine de deux estimations du think tank Iref Europe. L’auteur de l’article, qui présente un potentiel de 42 000 à 62 000 emplois, a cependant l’honnêteté de reconnaître “les limitations statistiques” de la règle de trois.

Promesses

Avant la mise en exploitation des grands gisements du Nord-Est et du Sud des Etats-Unis, des promesses d’emplois toutes aussi alléchantes avaient été formulées par les industriels. En mai 2011, un rapport était repris par le quotidien Patriot News estimant à 48 000 emplois le nombre d’embauches réalisées en 2010 grâce au développement des gaz de schiste en Pennsylvanie. Signé par le département Travail et Industrie de l’Etat, le document semblait au dessous de tout soupçon.

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A ceci prêt que le terme d’embauche n’est pas synonyme de “création d’emploi“, une nuance relevée par l’institut Keystone, dans le même rapport ! Les “embauches” remplacent en effet parfois des départs en retraite, des licenciements ou des démissions, sans augmenter le nombre total d’emplois pourvus dans la zone. Le bénéfice “réel” pour l’emploi serait en fait de 10 000 personnes sur trois ans (2008 à 2010), ce qui pèse pour moins de 10% de la hausse de l’emploi industriel dans l’Etat, selon la même source.

Avec plus de 24 000 emplois directs au 2e trimestre 2012 dans les industries extractives, la France dispose déjà de professionnels dans les différents corps de métier nécessaires au développement des gaz de schiste. Comme pour la Guyane, de nombreuses opérations de prospection sismique ou de forage mobilisent pendant un temps limité des équipes de spécialistes qui repartent aussitôt le travail fini avec leur coûteux matériel, sans créer d’autre richesse sur le territoire que celle liée à leurs besoins quotidiens.

De quoi sauver une filière, peut-être. Mais pas de quoi s’attendre à un autre boom que celui qui fait trembler le sous-sol lors de la fracturation hydraulique.


Photo par Arimoore [CC-by-nc-sa] via Flickr

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OWNIschiste: alimentons le débat! http://owni.fr/2011/04/06/ownischiste-alimentons-le-debat/ http://owni.fr/2011/04/06/ownischiste-alimentons-le-debat/#comments Wed, 06 Apr 2011 14:07:06 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=55435 Retrouvez tous les documents et enquêtes d’OWNI à propos des hydrocarbures de schiste sur OWNIschiste.

Christine* a la cinquantaine, militante écolo rencontrée à la gare de Montpellier alors que j’allais assister à la réunion de Saint-Jean-de-Bruel organisée par José Bové pour informer les habitants du Larzac des projets de prospection de gaz de schiste. Depuis plusieurs mois, elle parcourt quotidiennement, parfois plusieurs heures par jour, le web et les sites officiels, à la recherche d’infos fraîches qu’elle partage par mail. Pas pour le plaisir, juste par inquiétude que sa maison du Languedoc, ou celle de sa fille à côté de Millau, ait un jour des robinets qui flambent, comme elle l’a vu dans Gasland.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le 18 février dernier, elle m’a envoyé un curieux arrêté ministériel signé par Eric Besson : le texte autorisait le Crédit agricole à commercialiser du gaz naturel ! Quelques minutes après en avoir fait une brève, Pierre* répondait au message de Christine en y ajoutant un autre lien Legifrance : la Société générale était également autorisée à jouer aux marchands d’or gris.

Quelque part, à l’abri des regards…

Le débat sur les gaz de schiste est ainsi fait : très local, trop technique, il mobilise des citoyens désemparés dont le champ, le jardin ou la forêt sont menacés… et à qui aucune information complète n’est donnée, que ce soit par les pouvoirs publics ou la plupart des grands médias. Depuis notre premier article sur le sujet, les collectifs, groupes de discussion et simples forums se sont multipliés, faisant grossir la quantité de questions mais aussi injectant une foule de documents dans les débats. Jusqu’à l’arrivée de géologues, de techniciens ou de journalistes dans ces échanges, ces pièces du puzzle restaient blanches, muettes, ne faisaient que s’empiler sur le tas d’incompréhension ambiante.

Un tas que les gaziers et pétroliers se sont empressés de faire gonfler en y rajoutant des communiqués et des déclarations plus ou moins mensongères, parfois faussement explicatives, de temps en temps franches. Au final, disséminés et mal mis en lumière, les documents qui apportaient des réponses et auraient pu rétablir un semblant d’équilibre d’information dans le débat n’ont pour la plupart presque pas servi. Mais, heureusement, ils ont circulé.

Réunir les documents pour dissiper le flou

Certaines pièces administratives sont arrivées à OWNI « toutes cuites » dans ma boîte mail, d’autres ont nécessité d’aller fouiller dans les documents financiers, rapports déposés en Mairie… Une grande partie est totalement publique, simplement inaccessible à tous les citoyens pour lesquels ils feraient sens. A en croire l’arrêté, la carte accompagnant le permis exclusif de recherche dit de Montélimar accordé à Total est disponible à qui se présente aux services du ministère en région, à la Dreal. Sur le papier seulement car, par téléphone, les services sont formels : la carte a été « ramenée » au ministère, avait-on expliqué à un journaliste d’OWNI pendant notre enquête. Les Provençaux n’ont plus qu’à prendre rendez-vous à La Défense pour s’informer…

Tous les documents qui nous sont parvenus, que nous nous sommes procurés ou qui nous seront transmis pouvant éclairer le dossier, nous avons décidé de les publier en un lieu unique : le blog OWNIschiste.

Consultable sur le blog et téléchargeable, chaque pièce sera remise dans son contexte par une introduction et un système de mots-clés (tags) détaillant :

- sa nature (type de document) ;

- la zone géographique concernée (pays + région(s) + département(s) + commune(s), selon pertinence) ;

- les sujets abordés (santé, eau, technique, législation, finances, etc.) ;

- le ou les acteurs mentionnés (pouvoirs publics, entreprises, experts, etc.).

Suite aux sources que nous livrons cette semaine, nous mettrons à disposition à un rythme régulier les documents en notre connaissance ainsi que ceux transmis par le biais de la « Privacy Box », qui permet aux internautes désireux de nous communiquer des documents en tout anonymat de nous les envoyer sans pouvoir être identifiés. Les documents les moins explicites feront l’objet de « décryptage » et l’article permanent petit lexique de bullschiste des hydrocarbures non conventionnels sera régulièrement mis à jour de nos nouvelles découvertes en matière de langue de bois.

En complément de ces données brutes, OWNIschiste publiera régulièrement des informations sur le dossier gaz et huiles de schiste et relayera les articles publiés ailleurs parmi les plus éclairant sur cette problématique.

Ouvert aux commentaires, le blog est, comme tout contenu OWNI, en Creative commons non commercial avec paternité. Vous avez donc l’autorisation de reproduire gratuitement ces contenus en en donnant la source. Et nous vous y encourageons même ! Histoire de ne pas interrompre la circulation des documents. Histoire de rétablir un peu d’équilibre dans ce débat entre les pouvoirs publics, les entreprises privées, d’un côté, et, de l’autre, les simples citoyens comme Christine ou Pierre que les autorités ont oublié de consulter.

*les prénoms ont été changés.

Photos : Sylvain Lapoix.

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Banques : des comptes courants qui polluent plus que les 4×4 http://owni.fr/2011/02/01/banques-des-comptes-courants-qui-polluent-plus-que-les-4x4/ http://owni.fr/2011/02/01/banques-des-comptes-courants-qui-polluent-plus-que-les-4x4/#comments Tue, 01 Feb 2011 07:30:44 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=44783 Dans le coffre numérique des banques de l’hexagone, votre argent fume. Plus que ça même : il pétarade, crachote et souffle dans l’atmosphère plus de CO² chaque année que ne pourraient le faire la voiture et l’essence que vous pourriez vous payer avec : à 900 kg rejetés par mille euros déposés, un compte courant à la Société générale réchauffe plus le climat qu’un 4×4. Qu’il soit entre les mains de la BNP, « la banque d’un monde qui change », ou du Crédit agricole, et sa « relation durable », le pognon tel qu’il est géré par le système bancaire français est un agent de pollution massive, comme le prouve une étude menée par le cabinet Utopies, dont Stanislas Dupré a tiré son livre Que font-ils de notre argent ?

« Allez poser la question à votre banquier, il sera aussi incapable que la plupart des Français d’y répondre », assure l’auteur. Malgré le récent buzz provoqué par la proposition d’Éric Cantona de retirer son argent des banques pour faire s’écrouler le système, la question de la transparence des placements financiers n’a guère été soulevée au niveau politique : la plupart des clients restent persuadés qu’un chèque déposé à la banque est thésaurisé dans un coffre à grosse porte circulaire en métal. Or, il y a derrière les murs des banques la même chose que derrière leurs arguments marketing pseudo écolo : rien !

L’opacité : enfin une règle respectée par les banques !

S’appuyant sur les rapports annuels de sa banque (la Société générale), Stanislas Dupré a ainsi détaillé le sort de ses 10.000€ de prime placés sur un compte courant fin 2007 :
1.700€ ont servi à financer l’économie locale (crédits à la consommation, projets de PME et de collectivités locales) ;
1.000€ ont alimenté des dépenses publiques (achat de dette des États) ;
1.300€ ont été prêtés à d’autres organismes financiers (banques ou assurances) qui les ont placés à leur guise ;
4.100€ ont été injectés dans des multinationales par divers biais (achat d’actions, prêts, etc.) ;
1.900€ ont rejoint le bal des produits dérivés et autres produits complexes.

60% de la prime a rejoint les sommets du CAC40 et les tréfonds des stratégies financières les plus tordues. L’opacité est, dans le cas des comptes-courants, devenu une règle tacite. Un régime auquel sont également tenus la plupart des produits d’épargne : en dehors de « l’épargne réglementée » (type livret A ou livret Développement durable, ex-Codevi), les placements ne répondent qu’à une logique de rentabilité indexée sur un indicateur de marché. Selon le placement, la banque promet de suivre les performances du CAC40, du DAX, du marché EuroNEXT… Mais ne détaille pas les moyens déployés pour arriver à ces fins. Et pas la peine de se tourner vers les placements « éthiques et solidaires », qui n’ont « d’éthique » que le nom.

Généralement commercialisés sous la forme d’organisme de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM), les fonds « solidaires » répondent aux règles de l’Autorité des marchés financiers qui visent à la stabilité des produits. Or, l’une de ces règles édicte que les fonds communs de placement en entreprise ne peuvent investir plus de 10% dans des entreprises « solidaires »… Une part ironiquement nommée ratio poubelle. Autrement dit : même agréé par l’organisme Finansol (spécialiste de la labélisation de produit financiers « éthique »), aucun produit financier n’est investi à plus de 10% dans des sociétés non côtées aillant une politique sociale ou écologique spécifique. L’attribution du reste des sommes est « discrétionnaire et dépend des anticipations du gestionnaire », pour reprendre la notice d’un produit financier élégamment intitulée : « Ethique et solidarité – FCPE Solidaire ».

Les banques d’un monde qui refuse de changer

Contredisant tous les discours publics, les banques vont ainsi chercher la rentabilité dans les activités les plus polluantes et technologiquement rétrogrades de l’économie : sur les 10.000€ de Stanislas Dupré, quelques euros ont peut-être abondé les 860 millions de dollars de prêts octroyés par la Société générale pour la construction d’un pipeline visant à acheminer le pétrole des gisements de sables bitumineux d’Alberta. Principal émetteur de gaz à effets de serre, le secteur de l’énergie est également l’un des principaux émetteurs de bénéfices de l’économie occidentale. Leader du CAC40, le géant pétrolier Total affiche une capitalisation de 100 milliards d’euros et traîne à sa suite le fabricant de tubages pour l’exploitation pétrolière Vallourec, recordman de la performance boursière sur 10 ans avec 1453% de valorisation.

L’énergie seule représenterait ainsi 13% du porte-feuille type du gestionnaire de fonds français. Non content de monopoliser les investissements sur le marché d’action, les hydrocarbures sont également les stars des marchés des produits dérivés : « les volumes échangés sur les marchés financiers du pétrole sont trente-cinq fois supérieurs à ceux échangés sur les marchés physiques », un constat alarmant dressé par… Christine Lagarde !

Bien sûr, chacune de ces grandes entreprises disposent d’un département « responsabilité sociale et environnemental » et d’une fondation visant au mécénat de projets écologiquement responsables. Or, il s’agit généralement plus d’un hommage du vice à la vertu que de réelle velléités de changement : dans la notice d’impact de Total présentant les conditions dans lesquelles le géant pétrolier comptait évaluer le potentiel gazier des schistes du sous-sol lanquedocien, la fondation était mentionnée comme une sorte de « fonds de compensation » pour les dommages causés aux riverains. « La plupart des grands groupes ont une stratégie incrémentale vis-à-vis de l’écologie », explique Stanislas Dupré. Loin d’imaginer une révolution de leur secteur, elles adoptent « à la marge » des gadgets qui permettent de conserver les marges bénéficiaires tout en affichant une volonté de changement.

Et le consultant en sait quelque chose pour avoir travaillé avec Lafarge, producteur d’un des produits les plus polluants qui soit : le ciment qui, pour un kilogramme de matériau produit rejette 800 grammes de CO2 dans l’atmosphère. Invité à réfléchir à une stratégie de réduction de l’impact écologique du ciment, le consultant d’Utopies réunit autour de la table le PDG de la firme, des directeurs techniques et des chercheurs tentant de reproduire les mécanismes de production d’un ciment « naturel » à température du corps : la coquille d’oeuf ! Enthousiaste au sortir de cette rencontre, Dupré va boucler le dossier chez un des directeurs de la boîte. Quelques heures de discussion plus tard, son interlocuteur l’arrête dans ses espoirs : « la culture du groupe, c’est le ciment, sort-il. L’alternative au ciment verra peut-être le jour dans une start-up ou un laboratoire de recherche mais certainement pas chez un grand cimentier. » Dix ans après, Lafarge tousse toujours plus de CO2.

Les bénéfs jusqu’à la dernière goutte

Par un cercle vicieux les banques entretiennent donc un vieux système du fait de sa stabilité… Or, sans leurs milliards d’euros, ce système lui-même se serait déjà effondré. Localement, pourtant, des initiatives montrent la viabilité d’une économie plus responsable écologiquement : lancée comme une expérimentation dans le domaine de la recherche et développement en technologies vertes, Ecomagination, filiale du géant américain de l’électricité General Electrics, a renouvelé la stratégie du groupe et enrichi son catalogue avec des moteurs d’avion moins consommateurs, des moteurs hybrides pour locomotives, etc. Jusqu’à ce qu’il isole la comptabilité de sa « branche verte », GE n’avait aucune idée de son potentiel. Désormais, les investisseurs demandent à l’entreprise d’émettre des actions pour pouvoir miser sur cette réussite !

Las, la tendance naturelle des grands groupes dominants les marchés mondiaux reste à exploiter les filons jusqu’à la dernière goutte. Endetté, le groupe GDF-Suez a ainsi envisagé de faire coter en Bourse son activité exploration-production, très rentable et dont la croissance repose sur des plates-formes de forage off shore comme le champs de Gjoa en Norvège et l’exploitation des gaz de schiste. Même logique au groupe Carrefour qui espère tirer plus de bénéfice en faisant coter ses trois principales entités séparément pour lever plus d’argent sur les marchés.

Cependant, la tentative de Bank Run a créé un précédent sur le souci porté au circuit de l’argent. « La Fédération des banques françaises a réagi, c’est une véritable mue culturelle, insiste Stanislas Dupré. À un certain moment dans la prise de conscience environnementale, le contrôle de l’utilisation de l’argent par les banques est un débat d’une importance comparable à l’instauration du droit de vote. » Alors que la plupart des instituts financiers ont claqué le méprisant « c’est n’importe quoi » en réponse au bilan carbone des placements dressé par le cabinet Utopies, une filiale de la BNP, Cortal, a soutenu le projet et envisagé de mener des études sur l’évaluation de l’empreinte carbone. À terme, une vraie politique de transparence devrait pouvoir mener à la création de vrais produits financiers « écologiquement responsables ». Peut-être un peu moins rentables que les actuels OPCVM et autres FCPE proposés aux clients. Mais, à terme, eux aussi devront peut-être revoir leurs prétentions à la baisse pour espérer voir un jour leur argent arrêter de fumer.

Illustration Flickr CC @NOOPNNL et Laure73

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Gaz de schiste : révolution énergétique, menace écologique http://owni.fr/2010/12/07/gaz-de-schiste-le-tresor-empoisonne-du-sous-sol-francais/ http://owni.fr/2010/12/07/gaz-de-schiste-le-tresor-empoisonne-du-sous-sol-francais/#comments Tue, 07 Dec 2010 17:53:22 +0000 Sylvain Lapoix, Ophelia Noor et Pierre Ropert http://owni.fr/?p=38510 Dans le nord du Texas le gisement de Barnett Shale a éveillé une nouvelle ruée vers l’or gris. Chaque mois des milliards de m3 de gaz sont extraits des couches profondes de roches de schiste sous la ville de Fort Worth. Des torrents de gaz drainés par des milliers de camions. Une activité qui, ajoutée aux rejets des raffineries, pollue plus que le tout le trafic automobile de cette ville de 725 000 habitants selon un rapport réalisé par le professeur Al Armendariz en janvier 2009, nouvel administrateur de l’EPA (Agence de protection de l’environnement américaine). Ce précieux gaz, certains des habitants de Fort Worth l’ont retrouvé jusqu’à la sortie de leur robinet. Leur eau même contient des traces de produits chimiques injectés dans les puits, selon des analyses indépendantes menées par le documentariste américain Josh Fox. Nouvel arrivant dans cet Eldorado énergétique, Total a acquis début 2010, 25 % du plus gros exploitant de la Barnett Shale, Chesapeake, pour un montant de 600 millions d’euros et prévoit d’investir 1 milliard supplémentaire pour de nouveaux puits. Sans compter les engagements financiers que le groupe pétrolier prévoit en France.

Depuis le début du printemps le géant pétrolier français et le Texan Schuepbach sont libres d’explorer 9672 km² dans le Sud de la France, un terrain de prospection grand comme la Gironde. Signés par Jean-Louis Borloo, trois permis exclusifs de recherche (Permis de Montélimar ; Permis de Nant, Permis de Villeneuve de Berg) dessinent un gigantesque V de Montelimar au Nord de Montpellier, remontant à l’Ouest le long du parc naturel des Cévennes. Pour obtenir deux des trois permis, l’Américain a cependant du rassurer les autorités françaises en s’alliant à GDF : “S’il y a un problème, ils sont juste là”, nous dit Charles Lamiraux, géologue à la direction générale de l’énergie et du climat (ministère de l’écologie) et en charge du dossier, en pointant la tour du gazier français depuis son bureau dans l’Arche de La Défense. Encore novices dans l’exploitation des gaz de schistes, les groupes français ne peuvent se passer de partenaires américains, les seuls à maîtriser la technique clef d’extraction de ces nouvelles ressources.

Avant, pour les gaziers, la vie était facile : un forage vertical de quelques centaines de mètres jusqu’à une poche, et le gaz remontait tout seul à la surface. Avec l’explosion de la demande, ces gaz dits conventionnels sont de plus en plus difficiles à trouver. Cette raréfaction a poussé les exploitants à creuser toujours plus loin et toujours plus profond… jusqu’à plus de 2000 mètres pour récupérer des micropoches de gaz emprisonnées dans un mille feuilles de roches de schiste. Or, ces nouveaux gisements représentent une manne considérable, présente dans le sous-sol d’un bout à l’autre de la planète selon le rapport du géant italien de l’énergie E.ON : des milliers de milliards de mètres cubes de gaz en Europe, sept fois plus en Amérique du Nord et plus encore en Asie et en Australie… De quoi flamber encore pendant quelques décennies sans besoin d’énergies renouvelables. Tout ça grâce à la technique révolutionnaire de fracturation hydraulique mise au point par le géant de l’armement texan, Halliburton. Un procédé efficace mais brutal.

A 2500 m de profondeur, c’est un petit tremblement de terre : pour réunir les micropoches en une unique poche de gaz, un explosif est détonné pour créer des brèches. Elles sont ensuite fracturées à l’aide d’un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques propulsé à très haute pression (600 bars) qui fait remonter le gaz à la surface avec une partie de ce “liquide de fracturation”. Chacun de ces “fracks” nécessite de 7 à 15 000 mètres cube d’eau (soit 7 à 15 millions de litres), un puits pouvant être fracturé jusqu’à 14 fois.

Selon la couche de schiste, un puits peut donner accès à des quantités de gaz très variables, précise Aurèle Parriaux, docteur en géologie de l’ingénieur à l’université polytechnique de Lausanne. Pour être sûr de rentabiliser un champ il faut une forte densité de forage.

Dans le Garfield County (Colorado), le désert s’est hérissé de puits de gaz de schiste tous les 200 mètres.

Chacun des points blanc sur la carte est un puits d'extraction de gaz de schiste

Pour chaque “frack”, deux cents allers retours de camions sont nécessaires au transport des matériaux de chantier, de l’eau, puis du gaz. De quoi transformer n’importe quelle nationale en autoroute. Sans compter les rejets de CO2 des raffineries, le bruit généré par le site et la transformation du paysage environnant.

Loin des ambitions affichées par le Grenelle de l’environnement, la fracturation hydraulique va à l’encontre de nombreux engagements pris par le ministre de l’écologie Jean Louis Borloo, qui a signé l’attribution des permis de recherche. Parmi les objectifs de ce Grenelle, améliorer la gestion des émissions de gaz à effet de serre grâce à la réduction de la circulation automobile, protéger les sources d’eau potables et les zones d’écosystèmes sensibles.

Si l’exploitation devait commencer dans les frontières définies par les permis, ce serait plus d’un paragraphe du Grenelle de l’environnement qui serait piétiné. Pour ce qui est des quantités d’eau à mobiliser, le choix de la région, frappée de sécheresse endémique depuis plusieurs années (notamment en Drôme et en Ardèche), est loin de satisfaire au principe de préservation des ressources en eau énoncé à l’article 27 du Grenelle :

Le second objectif dans ce domaine est de garantir l’approvisionnement durable en eau de bonne qualité propre à satisfaire les besoins essentiels des citoyens. A ce titre, l’Etat promeut des actions visant à limiter les prélèvements et les consommations d’eau. Il participe, en s’appuyant sur les acteurs compétents, à la diffusion des connaissances scientifiques et des techniques visant à une meilleure maîtrise des prélèvements et des consommations finales d’eau pour l’ensemble des usages domestiques, agricoles, industriels et de production énergétique.

Le risque est clairement identifié comme on nous le confie au ministère de l’Ecologie : “le problème de l’approvisionnement en eau nécessaire à l’exploitation des gaz de schiste se posera à un moment ou à un autre.”

Dans le document de référence remis aux autorités, Total et Schuepbach assurent prendre toutes les précautions nécessaires pour minimiser l’impact des recherches de gaz de schiste sur l’environnement. Malgré la cimentation des puits, les bourbiers avec films plastiques et autres sécurités mises en place pour empêcher la contamination, la notice d’impact précise la nécessité de réaliser au préalable une étude hydrogéologique, le forage pouvant traverser des nappes phréatiques. Le risque, comme l’ont expérimenté les riverains de la Barnett Shale au Texas, c’est la contamination des eaux souterraines par les polluants inclus dans le liquide de fracturation. Séverin Pistre, chercheur en hydrogéologie au laboratoire hydrosciences de Montpellier, souligne la fragilité des sources dans la région :

il y a beaucoup de problèmes de protection des captages d’eau du fait des aquifères karstiques qui peuvent réagir de façon très violente aux polluants. Selon l’endroit où le fluide pénètre la nappe phréatique, sa vitesse de propagation peut aller de 1 à 1000. Dans certain cas, il peut ainsi parcourir des centaines de mètres par jour dans les sous-sols.

Mais Total a tout prévu : en cas de nuisances, la notice d’impact donne aux habitants “la possibilité d’introduire un dossier auprès du Mécénat Total pour des actions patrimoniales ou culturelles”. L’honneur est sauf !

La priorité reste néanmoins à l’investissement : pour obtenir les permis, Total s’est engagée à dépenser 37 800 000 euros sur cinq ans pour sa zone d’exploration. Schuepbach quant à elle, a promis d’investir sur trois ans 1 722 750 euros pour les 4414 km² du permis de Nant et 39 933 700 pour le permis de Villeneuve de Berg et ses 931 km², soit 14319€ par km² et par an.

L’investissement dépend du degré de certitude que les entreprises ont de trouver des gisements de gaz, précise Charles Lamiraux. En Ardèche, des forages anciens permettent d’affirmer qu’il y a des réserves profondes que nous ne pouvions pas exploiter jusqu’ici. Peut-être même du pétrole.

Une éventualité qui pourrait expliquer certains investissements de dernière minute : Total E&P, abandonnée sur le permis de Montélimar par Devon Energy, n’a pas hésité à racheter la filiale française du groupe (non sans avoir obtenu l’aval du ministère de l’Ecologie). La rumeur veut que Chesapeake, basée à Oklahoma City, devienne le nouveau partenaire technique du pétrolier français. La même entreprise dans laquelle Total a pris en janvier dernier une participation de 25%.

Même si aucun des acteurs n’avoue encore d’ambition d’exploitation réelle, les investissements mis en place laissent entrevoir une stratégie à long terme.

Pour l’instant nous en sommes à une phase d’analyse de données par nos géologues, explique-t-on chez Total. Si les résultats de la phase de prospection de cinq ans sont positifs, il faut en général quatre ans de plus pour mettre en place l’extraction d’hydrocarbures. Cependant, pour les gaz de schiste, le forage des puits peut être très rapide et extensif.

Le PDG de Total lui-même Christophe de Margerie n’a pas caché que lorsqu’il prenait pied sur les gisements texans cela “permettra à Total de développer son expertise dans les hydrocarbures non conventionnels pour poursuivre d’autres opportunités au niveau mondial.”

Si des géants comme Exxon Mobil n’hésitent pas à acheter pour 41 milliards de dollars un exploitant régional de la Marcellus Shale, le marché reste aujourd’hui dans une phase spéculative.

La situation dans les gaz de schiste aujourd’hui est assez comparable à celle de la bulle internet : actuellement, le gaz naturel se vend autour de 4$ le gigajoule [énergie équivalente à 1/6 de baril de pétrole, NdR] mais coûte à peu près 6$ le gigajoule à produire, explique Normand Mousseau, titulaire de la chaire de recherche du Canada en physique numérique de matériaux complexes et auteur du livre “La révolution des gaz de schiste”.

Des petites compagnies texanes ou albertaines se positionnent pour se faire racheter par des acteurs majeurs du secteur : le pétrole est de plus en plus difficile à trouver et le gaz pèse de plus en plus lourd dans les comptes d’exploitation.Bien plus que les bilans financiers d’une poignée de magnats du pétrole, c’est peut-être l’indépendance énergétique de nombreux pays qui se joue ici. Ces gisements non conventionnels remettent en cause la suprématie gazière de la Russie et des pays du Golfe et pourraient redessiner la carte du monde des hydrocarbures. Quitte à faire courir des risques environnementaux aux habitants, dépassant de loin les bénéfices énergétiques de l’exploitation des gaz de schiste.

Carte réalisée par Marion Boucharlat pour Owni

Photos FlickR CC Travis S. ; Rich Anderson ; Jeromy.

Capture d’écran google maps, puits du Garfield County, Colorado

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Gaz de schiste : le trésor empoisonné du sous-sol français http://owni.fr/2010/12/07/gaz-de-schistes-le-tresor-empoisonne-du-sous-sol-francais/ http://owni.fr/2010/12/07/gaz-de-schistes-le-tresor-empoisonne-du-sous-sol-francais/#comments Tue, 07 Dec 2010 07:55:32 +0000 Sylvain Lapoix, Ophelia Noor et Pierre Ropert http://owni.fr/?p=37359 Dans le nord du Texas le gisement de Barnett Shale a éveillé une nouvelle ruée vers l’or gris. Chaque mois des milliards de m3 de gaz sont extraits des couches profondes de roches de schistes sous la ville de Fort Worth. Des torrents de gaz drainés par des milliers de camions. Une activité qui, ajoutée aux rejets des raffineries, pollue plus que le tout le trafic automobile de cette ville de 725 000 habitants selon un rapport réalisé par le professeur Al Armendariz en janvier 2009, nouvel administrateur de l’EPA (Agence de protection de l’environnement américaine). Ce précieux gaz, certains des habitants de Fort Worth l’ont retrouvé jusqu’à la sortie de leur robinet. Leur eau même contient des traces de produits chimiques injectés dans les puits de gaz, selon des analyses indépendantes menées par le documentariste américain Josh Fox. Nouvel arrivant dans cet Eldorado énergétique, Total a acquis début 2010, 25 % du plus gros exploitant de la Barnett Shale, Chesapeake, pour un montant de 600 millions d’euros et prévoit d’investir 1 milliard supplémentaire pour de nouveaux puits. Sans compter les engagements financiers que le groupe pétrolier prévoit en France.

Depuis le début du printemps le géant pétrolier français et le Texan Schuepbach sont libres d’explorer 9672 km² dans le Sud de la France, un terrain de prospection grand comme la Gironde. Signés par Jean-Louis Borloo, trois permis exclusifs de recherche (Permis de Montélimar ; Permis de Nant, Permis de Villeneuve de Berg)) dessinent un gigantesque V de Montelimar au Nord de Montpellier, remontant à l’Ouest le long du parc naturel des Cévennes. Pour obtenir deux des trois permis, l’Américain a cependant du rassurer les autorités françaises en s’alliant à GDF : “S’il y a un problème, ils sont juste là”, nous dit Charles Lamiraux, géologue à la direction générale de l’énergie et du climat (ministère de l’écologie) et en charge du dossier, en pointant la tour du gazier français depuis son bureau dans l’Arche de La Défense. Encore novices dans l’exploitation des gaz de schistes, les groupes français ne peuvent se passer de partenaires américains, les seuls à maîtriser la technique clef d’extraction de ces nouvelles ressources.

Avant, pour les gaziers, la vie était facile : un forage vertical de quelques centaines de mètres jusqu’à une poche, et le gaz remontait tout seul à la surface. Avec l’explosion de la demande, ces gaz dits conventionnels sont de plus en plus difficiles à trouver. Cette raréfaction a poussé les exploitants à creuser toujours plus loin et toujours plus profond… jusqu’à plus de 2000 mètres pour récupérer des micropoches de gaz emprisonnées dans un mille feuilles de roches de schiste. Or, ces nouveaux gisements représentent une manne considérable, présente dans le sous-sol d’un bout à l’autre de la planète selon le rapport du géant italien de l’énergie E.ON : des milliers de milliards de mètres cubes de gaz en Europe, sept fois plus en Amérique du Nord et plus encore en Asie et en Australie… De quoi flamber encore pendant quelques décennies sans besoin d’énergies renouvelables. Tout ça grâce à la technique révolutionnaire de fracturation hydraulique mise au point par le géant de l’armement texan, Halliburton. Un procédé efficace mais brutal.

A 2500 m de profondeur, c’est un petit tremblement de terre : pour réunir les micropoches en une unique poche de gaz, un explosif est détonné pour créer des brèches. Elles sont ensuite fracturées à l’aide d’un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques propulsé à très haute pression (600 bars) qui fait remonter le gaz à la surface avec une partie de ce “liquide de fracturation”. Chacun de ces “fracks” nécessite de 7 à 15 000 mètres cube d’eau (soit 7 à 15 millions de litres), un puits pouvant être fracturé jusqu’à 14 fois.

Selon la couche de schiste, un puits peut donner accès à des quantités de gaz très variables, précise Aurèle Parriaux, docteur en géologie de l’ingénieur à l’université polytechnique de Lausanne. Pour être sûr de rentabiliser un champ il faut une forte densité de forage.

Dans le Garfield County (Colorado), le désert s’est hérissé de puits de gaz de schiste tous les 200 mètres.

Chacun des points blanc sur la carte est un puits d'extraction de gaz de schiste

Pour chaque “frack”, deux cents allers retours de camions sont nécessaires au transport des matériaux de chantier, de l’eau, puis du gaz. De quoi transformer n’importe quelle nationale en autoroute. Sans compter les rejets de CO2 des raffineries, le bruit généré par le site et la transformation du paysage environnant.

Loin des ambitions affichées par le Grenelle de l’environnement, la fracturation hydraulique va à l’encontre de nombreux engagements pris par le ministre de l’écologie Jean Louis Borloo, qui a signé l’attribution des permis de recherche. Parmi les objectifs de ce Grenelle, améliorer la gestion des émissions de gaz à effet de serre grâce à la réduction de la circulation automobile, protéger les sources d’eau potables et les zones d’écosystèmes sensibles.

Si l’exploitation devait commencer dans les frontières définies par les permis, ce serait plus d’un paragraphe du Grenelle de l’environnement qui serait piétiné.  Pour ce qui est des quantités d’eau à mobiliser, le choix de la région, frappée de sécheresse endémique depuis plusieurs années (notamment en Drôme et en Ardèche), est loin de satisfaire au principe de préservation des ressources en eau énoncé à l’article 27 du Grenelle :

Le second objectif dans ce domaine est de garantir l’approvisionnement durable en eau de bonne qualité propre à satisfaire les besoins essentiels des citoyens. A ce titre, l’Etat promeut des actions visant à limiter les prélèvements et les consommations d’eau. Il participe, en s’appuyant sur les acteurs compétents, à la diffusion des connaissances scientifiques et des techniques visant à une meilleure maîtrise des prélèvements et des consommations finales d’eau pour l’ensemble des usages domestiques, agricoles, industriels et de production énergétique.

Le risque est clairement identifié comme on nous le confie au ministère de l’Ecologie : “le problème de l’approvisionnement en eau nécessaire à l’exploitation des gaz de schiste se posera à un moment ou à un autre.”

Dans le document de référence remis aux autorités, Total et Schuepbach assurent prendre toutes les précautions nécessaires pour minimiser l’impact des recherches de gaz de schiste sur l’environnement. Malgré la cimentation des puits, les bourbiers avec films plastiques et autres sécurités mises en place pour empêcher la contamination, la notice d’impact précise la nécessité de réaliser au préalable une étude hydrogéologique, le forage pouvant traverser des nappes phréatiques. Le risque, comme l’ont expérimenté les riverains de la Barnett Shale au Texas, c’est la contamination des eaux souterraines par les polluants inclus dans le liquide de fracturation. Séverin Pistre, chercheur en hydrogéologie au laboratoire hydrosciences de Montpellier, souligne la fragilité des sources dans la région :

il y a beaucoup de problèmes de protection des captages d’eau du fait des aquifères karstiques qui peuvent réagir de façon très violente aux polluants. Selon l’endroit où le fluide pénètre la nappe phréatique, sa vitesse de propagation peut aller de 1 à 1000. Dans certain cas, il peut ainsi parcourir des centaines de mètres par jour dans les sous-sols.

Mais Total a tout prévu : en cas de nuisances, la notice d’impact donne aux habitants “la possibilité d’introduire un dossier auprès du Mécénat Total pour des actions patrimoniales ou culturelles”. L’honneur est sauf !

La priorité reste néanmoins à l’investissement : pour obtenir les permis, Total s’est engagée à dépenser 37 800 000 euros sur cinq ans pour sa zone d’exploration. Schuepbach quant à elle, a promis d’investir sur trois ans 1 722 750 euros pour les 4414 km² du permis de Nant et 39 933 700 pour le permis de Villeneuve de Berg et ses 931 km², soit 14319€ par km² et par an.

L’investissement dépend du degré de certitude que les entreprises ont de trouver des gisements de gaz, précise Charles Lamiraux. En Ardèche, des forages anciens permettent d’affirmer qu’il y a des réserves profondes que nous ne pouvions pas exploiter jusqu’ici. Peut-être même du pétrole.

Une éventualité qui pourrait expliquer certains investissements de dernière minute : Total E&P, abandonnée sur le permis de Montélimar par Devon Energy, n’a pas hésité à racheter la filiale française du groupe (non sans avoir obtenu l’aval du ministère de l’Ecologie). La rumeur veut que Chesapeake, basée à Oklahoma City, devienne le nouveau partenaire technique du pétrolier français. La même entreprise dans laquelle Total a pris en janvier dernier une participation de 25%.

Même si aucun  des acteurs n’avoue encore d’ambition d’exploitation réelle, les investissements mis en place laissent entrevoir une stratégie à long terme.

Pour l’instant nous en sommes à une phase d’analyse de données par nos géologues, explique-t-on chez Total. Si les résultats de la phase de prospection de cinq ans sont positifs, il faut en général quatre ans de plus pour mettre en place l’extraction d’hydrocarbures. Cependant, pour les gaz de schiste, le forage des puits peut être très rapide et extensif.

Le PDG de Total lui-même Christophe de Margerie n’a pas caché que lorsqu’il prenait pied sur les gisements texans cela “permettra à Total de développer son expertise dans les hydrocarbures non conventionnels pour poursuivre d’autres opportunités au niveau mondial.”

Si des géants comme Exxon Mobil n’hésitent pas à acheter pour 41 milliards de dollars un exploitant régional de la Marcellus Shale, le marché reste aujourd’hui dans une phase spéculative.

La situation dans les gaz de schiste aujourd’hui est assez comparable à celle de la bulle internet : actuellement, le gaz naturel se vend autour de 4$ le Gjoule mais coûte à peu près 6$ le Gjoule à produire, explique Normand Mousseau, titulaire de la chaire de recherche du Canada en physique numérique de matériaux complexes et auteur du livre “La révolution des gaz de schistes”.

Des petites compagnies texanes ou albertaines se positionnent pour se faire racheter par des acteurs majeurs du secteur : le pétrole est de plus en plus difficile à trouver et le gaz pèse de plus en plus lourd dans les comptes d’exploitation.Bien plus que les bilans financiers d’une poignée de magnats du pétrole, c’est peut-être l’indépendance énergétique de nombreux pays qui se joue ici. Ces gisements non conventionnels remettent en cause la suprématie gazière de la Russie et des pays du Golfe et pourraient redessiner la carte du monde des hydrocarbures. Quitte à faire courir des risques environnementaux aux habitants, dépassant de loin les bénéfices énergétiques de l’exploitation des gaz de schiste.

Carte réalisée par Marion Boucharlat pour Owni

Photos FlickR CC Travis S. ; Rich Anderson ; Jeromy.

Pour comprendre comment fonctionne la fracturation hydraulique nécessaire à l’extraction du gaz de schiste, faites-un tour sur notre application :

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