OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Rencontre avec Hey ! http://owni.fr/2012/02/23/rencontre-avec-hey-pop-art-underground/ http://owni.fr/2012/02/23/rencontre-avec-hey-pop-art-underground/#comments Thu, 23 Feb 2012 16:22:23 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=98790 Hey! défend depuis deux ans les formes artistiques marginales et leurs évolutions. Retour sur la genèse du magazine et les 20 ans de parcours macadamisé de ses fondateurs Anne & Julien.]]>

Couverture de HEY par Hendiedan ©

HEY! la revue d’art contemporain et de pop culture a ouvert les portes de son cabinet de curiosités à la Halle Saint-Pierre à l’automne dernier. Avant la clôture de l’exposition en spectacle les 3 et 4 mars, OWNI a plongé dans les entrailles de HEY! deux ans après son lancement, pour remonter aux origines de la création d’une “revue-oeuvre” et découvrir ce qui fait courir ses fondateurs Anne & Julien, et leur troupe. Tour à tour journalistes, curateurs, passeurs mais également artistes-performeurs à la tête d’une compagnie, HEY! étend son monde grouillant et décalé au delà du papier. L’aboutissement et la fusion de passions exprimées depuis le milieu des années 80 dans les rues de Paris. Entretien avec Anne, dans les locaux de la rédaction.

Nés dans la rue

Nous avons commencé par le spectacle de rue dans les années 80 à Paris. Nous avions une idée, on l’écrivait. Ensuite on montait une équipe de 40 personnes, on bloquait une rue, de préférence avec une librairie ou une galerie avec laquelle on faisait un partenariat. C’est une époque où on pouvait être libres, la ville a changé mais c’est un mouvement perpétuel. Nous envahissions les magasins et le spectacle durait toute la nuit avec une programmation cinéma. Nous avons fait ça pendant quelques années avec Julien, en auto-production.

De la rue à la galerie

Nous en avons eu assez de tout le temps bouger et nous avons ouvert une galerie au début des les années 90 dans le 18ème arrondissement, rue Eugène Sue. Notre idée paraissait suicidaire. Le crack commençait à arriver dans le quartier et à cette époque le marché de l’art s’effondrait. Nous montrions déjà les œuvres qu’on trouve aujourd’hui dans les pages de HEY! De l’outsider, du brut, du graffiti, du pochoir. Nous avons vu le graffiti et la culture hip-hop arriver des États-Unis, et toute la transhumance des transformations corporelles et sexuelles. Cette période a duré trois ans,  puis on a cessé à nouveau d’être sédentaires.

Marges musicales

Nous avons écrit sur la musique, un livre puis deux, et on s’est très vite retrouvés chroniqueurs radio. On a commencé sur Europe 1, c’était le début des raves parties. Nous étions avec Laurent Garnier qui parlait de ce qui se passait à Manchester et avec Julien nous parlions de BD et de rock. De fil en aiguille, nous sommes devenus journalistes spécialisés.

Exposition de la Halle Saint-Pierre 2001/2012 - Césarienne encre - 2011 26 x 17 cm - par BLANQUET ©

Free press : la famille Bizot & NOVA MAG

Une seule famille défendait vraiment ce que nous soutenions en terme de presse, c’était celle d’Actuel. C’est à ce moment là que nous avons rencontré Jean-François Bizot . Nous avons continué à défendre ce qu’on aimait, les marges en peinture et en musique, au sein du tout nouveau Nova Mag, créé en 1994.

couverture de HEY par McKimens ©

La période Nova Mag, c’était le tout début des raves, du Summer of Love 2. Avec Julien nous sentions que quelque chose de révolutionnaire se passait et deux ans après, les free parties arrivaient. Nous défendions ce son en radio alors que c’était encore très underground et que beaucoup de gens le jugeaient inécoutable. De son côté, Laurent Garnier défendait la culture club. Nous en profitions aussi, nous avons vécu la très belle période du Queen. Mais le côté plus sauvage de la musique nous attirait : la techno pure, le mélange techno, ragga et reggae. Et tout ce qui était techno hardcore, breakcore et leurs évolutions avec la naissance de la Jungle puis de la Drum’n’Bass.

Exposition de la Halle Saint-Pierre 2001/2012 - Au rendez vous des innocents - détails encre sur papier - 2011 70 x 240 cm par Jean-Luc Navette ©

Une vision singulière du monde

Beaucoup de gens projettent l’idée que les marges sont de l’entre-soi, ce n’est pas du tout ça. La marge est la projection d’une vision singulière du monde. C’est la déclaration de l’exposition. Les gens que nous avons réunis puisent leur discours dans un terreau qui nous est commun à tous, la société technicienne, populaire, la médiatisation, le ludique.

Populariser les marges

En presse, en radio et en télévision, nous avons toujours développé un discours sur la défense des marges, quoi qu’il arrive, en vulgarisant, en expliquant. Nous voulions  introduire un discours de spécialistes dans des supports généralistes, pour atteindre les gens qui pouvaient s’y intéresser. Nous en avions marre de lire n’importe quoi sur ce que nous aimions. Mais la crise de la presse est passée par là, avec la place grandissante prise par les annonceurs. Nous avons pris la décision de ne pas participer à ce système. Les conférences de rédaction avec Bizot par comparaison étaient très créatives, les idées fusaient dans tous les sens. Après la période NovaMag, les autres rédacteurs chefs ne comprenaient rien à nos sujets. Et parfois modifiaient le sens de nos papiers. Nous avons toujours travaillé pour dire des choses, nous ne voulions pas piger pour piger. Le travail doit être rempli de sens. Sinon, on n’a plus rien à foutre là.

Mademoiselle insecte gouache sur toile de lin - 2010 46 x 46 cm - BLANQUET © - Exposition Halle Saint-Pierre 2011-2012

Nous avions assez d’années de métier pour arriver à faire notre propre revue, dans des conditions qui nous convenaient c’est-à-dire sans aucune concession. Je ne considère pas mon lectorat, je suis dans une entreprise totalement égoïste, je veux lire ce qui me correspond moi. Quand tu aimes des choses particulières, les marges, tu penses que tu es seul au monde mais c’est faux. Ce sont juste les réseaux de communication entre les groupuscules qui n’existent pas.

Couverture de HEY! par LAKRA ©

La création, un geste intime et égoïste

Après deux années de HEY!, j’ai pu vérifier un point que beaucoup d’auteurs et d’artistes m’ont dit tout au long du parcours : “un bon livre, une bonne œuvre exclut complètement les autres”. L’acte de création est un geste intime et égoïste, qui fonctionne en circuit fermé. Ce qui prime, c’est de savoir quel sens on lui donne et ce qu’on met dedans. La difficulté ici, c’est que c’était une revue, destinée à être lue. Dans l’acte de la création ce geste de liberté est primordial, que je vende ou pas. C’est galvanisant en tant que journaliste d’être un pôle de passage mais au final nous ne faisons que transmettre et partager le travail des artistes.

Exposition de la Halle Saint-Pierre 2001/2012 - Tina Croisière 1 encre sur papier - 2001 30 x 25 cm par NUVISH ©

“Hey, je voudrais Hey !”

Nous cherchions un nom qui soit le contraire de tout ce que la presse essaie de faire. Qui soit débile voire difficile à prononcer : “bonjour je voudrais hey !”. Quelque chose qui nous renvoie à la rue et son énergie, car nous venons de là et nous sommes tout le temps branché dessus. Hey !, c’est une interjection de base, de la rue, elle est internationale, et dans n’importe quelle BD ou fanzine, tu trouves toujours un hey!

Branche ton gramophone !

Nous sommes des férus de musique. Plus on travaille, plus on fait la fête. Nous avons commencé à débarquer aux soirées avec nos gramophones et nos vinyles. C’est là qu’est né notre groupe, 78 RPM Selektor. En 2008, les Transmusicales de Rennes cherchaient une première partie pour The Residents et on a fait notre première scène avec eux devant 3 000 personnes. Notre proposition était complètement freaks.

Spectacle de la compagnie HEY!

La compagnie HEY!

En créant la revue, nous sommes retrouvés responsables de tout, et nous avons aussi décidé de monter sur scène et de créer une compagnie. Nous ne pouvions plus assumer la division de nos deux projets. Nous avons fait rentrer des peintres dans cette dimension scénique musicale. Et c’est bon d’avoir 14 ans jusqu’à 80 ans. Les gens aiment ou n’aiment pas, mais ils ont tous la sensation d’avoir vécu quelque chose. Comme en lisant HEY!, tu aimes ou tu détestes mais tu ne peux plus l’ignorer.

La compagnie HEY !

“Revenir à la beauté des choses”

Nous faisons partie de cette multitude de gens qui en ont assez qu’on nous présente un chaise blanche sur un fond blanc avec un concept de quatre pages pour comprendre que c’est une œuvre d’art. Nous voulons revenir à la vraie beauté. Tu es devant une vraie proposition même si tu es autodidacte. T’aimes ou t’aimes pas, mais ça n a rien a voir avec l’acte de création de l’artiste. L’impact est fort dès le départ avec une excellence de technique. Les professionnels du marché de l’art contemporain ne peuvent pas nous retirer ça et je pense qu’on arrive à susciter l’interrogation. Nous sommes pour le retour de la vraie beauté. C’est pour ça que HEY marche à mon sens. Nous avons des convictions, nous sommes au cœur d’une centrifugeuse humaine et c’est ce que l’art contemporain a oublié. L’humain.


Exposition HEY! à la Halle Saint-Pierre jusqu’au 4 mars. HEY! reviendra s’y installer en janvier 2013 pour 9 mois.
Spectacle de clôture de l’exposition avec la compagnie HEY! les 3 et 4 mars à l’auditorium Saint-Germain.

La revue HEY! est disponible en librairie.

Photos par Zoe Forget ©

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Une galerie Street Art dans le ventre de New York http://owni.fr/2011/05/08/galerie-street-art-urbain-graffiti-newyork/ http://owni.fr/2011/05/08/galerie-street-art-urbain-graffiti-newyork/#comments Sun, 08 May 2011 18:54:26 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=61342

Revok, Ceaze, photo par Luna Park ©

Tous les liens de cet article sont en anglais, sauf mention contraire

Entre 2009 et 2010, un bataillon d’artistes, 102 en tout, descend dans le ventre de New York et transforme une station de métro abandonnée en galerie d’art, sous la direction de deux de leurs pairs, Workhorse et PAC. Un travail de fourmi, et dangereux, The Underbelly Project avait pour but de revenir aux fondamentaux du graffiti, d’accomplir une action authentique et poétique, à une époque où Banksy et JR sont sur-médiatisés et sur-vendus.

Nous sommes dans une époque où l’on oublie les sources de la passion des artistes,” nous raconte Samantha Longhi de Graffiti Art Magazine [fr]. “Le marché de l’art s’est envolé. Les organisateurs de l’Underbelly project ont voulu revenir aux sources du street art, avec l’envie de montrer le travail de plusieurs artistes sans dimension marchande. Pour le plaisir de peindre.”

Difficile d’en savoir plus sur ce projet hors du commun, les participants ne souhaitant pas s’exprimer sur le sujet ou étant tout simplement injoignables. La médiatisation, sans doute trop précoce, du projet en octobre 2010, via un article dans le New York Times , a fait tourner la tête de la MTA , la RATP new-yorkaise. Dans l’ère post-11 septembre, 102 artistes ont graffé pendant 18 mois dans une station abandonnée du réseau, au nez et à la barbe des autorités.

Trustocrop, photo par Vandalog cc

Un exploit qui peut leur coûter très cher, le graffiti étant considéré comme un crime aux États-Unis. En témoigne la récente arrestation de Revok à Los Angeles, un des artistes du Underbelly project, qui a écopé de six mois de prison ferme et d’une caution fixée à 300.000 dollars.

Les organisateurs et les artistes ou photographes impliqués se font donc très discrets, en témoigne cette réponse d’un des participants à ma demande d’interview : “Maybe this is a bit paranoid or whatever, but honestly I’m not very comfortable answering any questions for an article relating to The Underbelly Project at this point (…) I’m sorry I can’t be more helpful.”

En France, le graffiti, même s’il n’est pas nommé par la loi en tant que tel, est considéré comme un délit passible de 30.000 euros d’amende et deux ans de prison ou 3.750 euros et des travaux d’intérêt général en fonction de la gravité des dommages causés.

Damon Ginandes, photo par Ian Cox/Walkandy ©

Dans ce projet qui mêle street-art et exploration urbaine, les graffeurs autant que les photographes font de la ville leur terrain de jeu. La performance, le challenge, l’adrénaline, la curiosité et le jeu font partie de l’équation. Tous prennent des risques physiques, juridiques et financiers potentiellement importants. Comme le résume très bien le LTVS squad sur son site : “Pour résumer, nous explorons “des lieux interdits” que nous documentons, dans New York et ses alentours. Nous sommes des fanatiques de l’exploration urbaine sans être des têtes brûlées. Nous aimons profondément le vieux New York.”

Une relation de confiance s’établit bien souvent entre les producteurs de cet art éphémère, destiné à être passé au Kärcher, et les photographes qui mettent en valeur et documentent leur travail. Parmi les photographes, qui ont pu pénétrer dans la station, Ian Cox de Walkandy, Luna Park de Robotswillkill et RJ Richmond de Vandalog“La dimension documentaire est importante,” reconnait Samantha Longhi, de même que reproduire l’ambiance si particulière à un lieu. Justement, quid de l’exportation du projet Underbelly dans d’autres villes, de la sortie du livre et de l’exposition annoncée ?

Il était question d’exporter le projet, continue Samantha Longhi, des repérages ont été faits dans d’autres villes, mais pour l’instant les curateurs du projet préfèrent se tenir tranquilles. Le projet a eu pas mal de bâtons dans les roues, il ont eu des soucis avec la police sur place [à New York], il y a eu des fuites et du vandalisme pour trouver la station. Il était prévu de faire une exposition à l’Opera Gallery avec la sortie du livre, mais tout est en suspens, y compris le site internet du projet, pour des raison sécuritaires et juridiques.

l'Underbelly Project vandalisé

La galerie a été vandalisée, et la MTA ne devrait pas lâcher le morceau, dans une des villes les plus répressive contre le graffiti, qui en est pourtant le berceau.

Les politiques successives depuis les années 1980, dont celles de Rudy Giuliani et Michael Bloomberg, maires de New-York, ont mis en place plusieurs “Task Force” anti-graffiti ou anti-vandalisme.

Sur le site officiel de l’état de New York on peut lire que la lutte contre le graffiti fait partie de l’éducation des citoyens, et plus loin, que “500 dollars seront offerts pour toute dénonciation“.

Samantha Longhi, qui connait les personnes impliquées dans le projet, ajoute qu’ils ont en leur possession des dizaines de milliers de photos non publiées, des vidéos ont été réalisées, le projet a été très bien documenté, toujours avec ce souci d’être libre dans l’exécution et de revenir aux sources :

Contrairement a une exposition comme celle qui se tient en ce moment au MOCA de Los Angeles, l’Underbelly reste dans les codes originels du graffiti. Les artistes se sont co-optés entre eux, sans distinction de notoriété ou de valeur marchande. Les curateurs sont des graffeurs. La recherche d’authenticité est une question permanente dans ce milieu.

Jeff Soto, photo par Luna Park ©

En attendant d’en savoir plus sur cette aventure collective hors norme, voici l’une des rares vidéos disponibles sur Internet. C’est une installation de IAM faite pour l’Underbelly Project et filmée par Jason Eppink. La Shadow Machine est un système de projection analogique qui reprend des photographies de Jules Edward Muybridge [fr].


Galeries Flickr de Vandalog cc-by-nc ; et à voir absolument celles de Luna Park © tous droits réservés et  Ian Cox © tous droits réservés.

The Shadow Machine par Jason Eppink sur Vimeo.

Des stations de métro abandonnées à New-York : http://www.columbia.edu/~brennan/abandoned/ [en]

Une possible localisation de la station Underbelly serait la station South 4th Street à South Williamsburg, Brooklyn. [en]

Retrouvez notre Une sur les explorateurs urbains (illustration CC Loguy)
- Spéléologie urbaine à Brooklyn
- Miru Kim: la ville, nue

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http://owni.fr/2011/05/08/galerie-street-art-urbain-graffiti-newyork/feed/ 0
Quand la Pub s’empare de la culture club http://owni.fr/2011/02/15/quand-la-pub-sempare-de-la-culture-club/ http://owni.fr/2011/02/15/quand-la-pub-sempare-de-la-culture-club/#comments Tue, 15 Feb 2011 10:48:15 +0000 Alexandre Daneau http://owni.fr/?p=30324 Alexandre Daneau est sociologue depuis quelques mois et doctorant à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Il décrypte ici l’étrange paradoxe que subissent (ou pas) les sous-cultures.

(NDRL) Ce très court texte n’a pas la pureté sociologique d’un papier destiné à une revue. La démonstration argumentative est ici réduite à sa plus simple expression. Il ne vise pas à non plus à critiquer « la marchandisation » de la sous-culture techno. Cette notion n’a strictement aucun sens d’ailleurs. Il pose seulement quelques hypothèses de recherche sous une forme littéraire. Celui qui l’écrit porte des Nike, observe des soirées et cherche à interroger ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont fait vivre et continuent à faire vivre la sous-culture techno au sein du monde social.

La sociologie de la culture s’est beaucoup intéressée à la question de l’imbrication entre les sous-cultures et les industries culturelles. Au lieu de les opposer, de nombreux travaux ont bien mis en lumière les dynamiques de récupération, de déplacements et de reconfiguration qui existent entre elles. Bizarrement, cette tradition de recherches a délaissé la question des procédures de singularisation qui visent à associer des produits de grande consommation à un univers sous-culturel.

La sous-culture techno

Précision sur les termes. Nous parlons de sous-culture en reprenant, avec quelques modifications, le sens que le courant de recherches des Cultural Studies a donné à ce concept: une sous-culture est un système de signes, de valeurs, de représentations et d’attitudes propre à une fraction d’individus socialement située. L’intensité de l’adhésion à une sous-culture peut varier selon l’âge, la position sociale, le statut matrimonial ou encore la situation professionnelle.

Les sous-cultures ne sont pas moins cultivées que la culture scolairement enseignée (littérature, arts plastiques, musiques savantes…). Comme elle, la sous-culture techno, la sous-culture hip-hop ou la sous-culture rock supposent des compétences de déchiffrement adéquates, se décomposent en sous-genres particuliers, restent traversées de conflits sur la définition légitime de leur contenu et imposent un rapport au monde spécifique. Néanmoins, parce que leur diffusion n’emprunte pas les instances officielles et légitimes de socialisation culturelle (i.e. école, famille et politique culturelle publique), la reconnaissance de leur valeur symbolique est limitée à des communautés socialement situées.

Si footing au bois, la forme tu auras.

En puisant dans des codes, des répertoires d’action et des textures d’ambiances propres à une sous-culture donnée, la publicité accomplit une singularisation des produits qui les positionne dans un espace culturel. Opération de magie sociale qui ne va pas sans l’évacuation de certaines dimensions. Quand les rues de Paris se transforment en dancefloor, ce sont les lascars qui restent hors-champ. Un simple reflet de la réalité ?

Jeunes en photos

De quoi s’agit-il ? Une expo ? Non. Un blog dédié à la techno ? Non plus. Une campagne de publicité bien sûr.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Une image d’abord. Un assemblage de photos. C’est la nuit, trois jeunes gens, une femme et deux hommes. Ils courent, sourient benoîtement, envoient des sms, déambulent dans Paris, cherchent le quartier République, finissent leur kebab. Ils portent des tenues de sport aux couleurs criardes (bleu, rose fluo, vert fluo). Ils sont beaux. On comprend que l’aube ne va pas tarder à percer, c’est la fin de soirée. Les photographies semblent avoir été prises sur le vif, sans aucune préparation et sans poses. Elles montrent des scènes ordinaires de la vie nocturne, identiques à celles que la jeunesse prend avec son Iphone et poste ensuite sur sa page Facebook pour immortaliser le dernier samedi soir. Ses lieux d’abord: les couloirs dévorés à toute allure pour « choper » le dernier métro; ses postures ensuite: la capuche enfilée pour déambuler sereinement dans les rues, le visage creusé par la fatigue et l’alcool; ses moments enfin: l’épicerie pour se ravitailler, le kebab en fin de soirée. Sur sa main, un jeune homme a inscrit: « Lâche ton run ».

Vous découvrez une campagne d’affichage que Nike a lancée au début de l’automne 2010. Elle est accompagnée d’une série de vidéos visibles sur internet. La lumière stroboscopique que traversent ces coureurs dans leur parcours et le morceau « french touch 2.0 » (dixit un pote) qui les accompagne dans leur déambulation nocturne reproduisent le dispositif du dance-floor. Le temps de cette vidéo, Paris se métamorphose en club géant. Vous en rêviez, Nike l’a fait.

La culture techno comme sous-culture dominante : « On n’a pas d’avenir mais qu’est-ce qu’on se marre. » (un statut Facebook)

Derrière l’objectif de promouvoir la course à pied comme une activité « cool », « fun » et « complètement délire » dans le cadre d’une stratégie de communication cross-média, cette campagne ratifie le triomphe de la sous-culture techno dans sa contribution à la construction d’un imaginaire commun. Pourquoi s’intègre-t-elle si bien dans l’air du temps? Comment est-elle devenue un horizon culturel partagé et partageable? Trois réseaux de facteurs expliquent selon nous la réhabilitation symbolique et politique (cf. Les Etats Généraux de la Nuit) que connait actuellement cette sous-culture.

Le nouvel esprit du capitalisme

Il faut souligner d’abord que la codification morale proposée par la sous-culture techno (individualisme communautaire et éloge de la singularité), l’attitude qu’elle impose (relâchement du corps et disponibilité émotionnelle), ainsi que les formes de sociabilité qu’elle construit (horizontalité des rapports éphémères, fonctionnement en réseau élargi, négation du social, évacuation des rapports de genre et des rapports de force), s’accordent tout à fait avec le « nouvel esprit du capitalisme ».

L'impératif du Fun en Tout a fait de la coolitude le nouvel accessoire de la bourgeoisie

Ensuite, cette légitimation est le résultat d’un processus de vieillissement sous-culturel conduisant les acteurs qui ont fait vivre cette sous-culture à s’insérer professionnellement dans les métiers de la communication (au sens large). Toutes ces « professions du flou » (communication, marketing, design, journalisme, conseil en tendance…), qui favorisent la valorisation d’un « capital sous-culturel » constitué de compétences non-scolairement sanctionnées (e.g. la capacité d’imagination, de mobiliser des émotions ou de construire un réseau…) effectuent un travail de représentation symbolique et de construction des imaginaires.

Victoire de la sous-culture techno

Enfin, la victoire de la sous-culture techno tient aussi à la composition sociale, hybride mais exclusive, de son public. D’un côté, comme la sous-culture rock, elle recrute une fraction toujours plus grande de son auditoire parmi la jeunesse petite-bourgeoise dont le désenchantement social conduit ses membres à prendre au sérieux la fête à défaut de pouvoir prendre au sérieux la vie. L’allongement de la scolarité, la difficulté à s’insérer sur le marché du travail, l’éclatement de la relation d’emploi typique (CDI) et le sentiment de déclassement qui en résulte désorganisent le processus modal de vieillissement social (boulot, femme, enfants, sortie le weekend) et favorisent la prolongation de cet état d’apesanteur social que représente la vie étudiante. Ces jeunes que nous montre la campagne publicitaire courant sans fin (au double sens du terme) est une métaphore pertinente de ce que vit une partie de la jeunesse déclassée. Pas de point de départ, pas de point d’arrivée, pas d’objectif, alors courons. Oublier temporairement l’extension du domaine de la lutte et chercher à étendre le domaine de la nuit.

Le public des clubs, a fort pouvoir d’achat

D’un autre côté, le public des clubs se recrutent parmi les « professions de la créativité » (design, architecture, doctorant en sociologie…) à fort pouvoir d’achat (sauf le doctorant en sociologie). Formant autrefois la clientèle ponctuelle des free-parties (les « touristes »), ils ont réussi leur scolarité (bac+4, bac+5) et se sont insérés normalement dans des professions bien établies, économiquement rémunératrices et socialement valorisées. Pour eux, la sortie au club ne relève pas (ou plus) d’une adhésion sous-culturelle. Elle est intégrée à un répertoire de pratiques culturelles, au même titre que la lecture du dernier Houellebecq ou la visite mensuelle à Beaubourg. Associer le jogging à l’univers du clubbing dans le cadre d’une campagne publicitaire est une manière de mettre en scène les pratiques de « loisir » de ce groupe social.

L'universalité de la nuit... Mythe ? Utopie ? Ou nouveau modèle économique ?

« Vous avez dit populaire ? » (Pierre Bourdieu)

En transformant l’espace parisien en dancefloor gratuit, libre et accessible à tous, cette campagne publicitaire construit une utopie sociale. Ici, tout le monde est le bienvenu. A condition de porter du Nike, Paris vous appartient, comme la nuit et la fête. Un communisme festif en somme: pas de lutte de tous contre tous pour l’appropriation des corps, pour l’accroissement de la visibilité et pour la captation des attentions. Autrement dit, l’ordre de la représentation publicitaire abolit les rapports de force symboliques et la division sociale du travail festif.

Les membres des classes populaires restent à l’entrée des clubs

Dans ce monde, le processus de délégation du « sale boulot » aux membres des classes populaires n’existe pas non plus : pas de balèzes assurant le contrôle social à l’entrée, pas de lascars assumant la commercialisation des produits devant l’entrée et pas de membres de la Police nationale venus les contrôler tout près de l’entrée. Car c’est ainsi : dans la « vraie » vie, celle, beaucoup plus violente, qui se joue en-dehors de la représentation, les membres des classes populaires restent à l’entrée des clubs.

Soudain, devant cette photo, une autre hypothèse de lecture, plus subversive et plus réjouissante finalement: cette publicité ne nous montrerait-elle pas un groupe de clubbers poursuivi par des lascars venus les dépouiller de leur Nike ?

Alexandre Daneau (Contact : alexandre.daneau[at]hotmail.fr)

Ô jeune, il n’y a plus de places pour toi ici ;

Le monde a vieilli, le monde a failli.

Ak47 dans la bouche, entailles sous la douche;

Somnifères dans un lit, cocaïne en boite de nuit.

Il faut partir ; c’est la vie.

(P’tit Bâtard)

Article initialement publié sur : culturedj sous le titre “Culture Club, communication et nouvel esprit du capitalisme (un article d’alexandre daneau)”.

Crédits CC flickr : c-reelGrégory Bastien

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Dj Radium, pilier de la scène hardcore française http://owni.fr/2010/12/15/dj-radium-pilier-de-la-scene-hardcore-francaise/ http://owni.fr/2010/12/15/dj-radium-pilier-de-la-scene-hardcore-francaise/#comments Wed, 15 Dec 2010 07:57:11 +0000 Florian Pittion-Rossillon http://owni.fr/?p=28837 La France compte des artistes glorieux portant haut le flambeau de sa tradition créative en matière de musiques électroniques. Si les succès de Air, Daft Punk ou David Guetta (ou autres Mustard Pimp et Don Rimini) sont réjouissants, les marges de la musique mainstream comptent aussi de brillants représentants de l’art de faire danser les foules. Ainsi, la rave hardcore française compte deux mythes : Manu le Malin et DJ Radium. Si le premier est depuis des années identifié par les mélomanes bobos, grâce à d’habiles mises en scène hors du ghetto hardcore, le deuxième est beaucoup moins connu.

Or, si l’electro comme genre musical attrape-tout estompe les origines dancefloor d’une musique devenue « un son », il reste que s’agiter sur de la musique de rave n’est jamais plus jouissif que lorsqu’un maitre-DJ s’empare des tracks (voir vidéo ci-dessous). Radium, par ailleurs membre du duo live Micropoint, est de ceux qui administrent des mix telluriquement orgiaques. La moins connue de nos stars internationales des platines retourne un public en quelques secondes et, puisqu’il s’agit de hardcore, il est question de beats puissants et de toucher précis. Et de la façon dont la rave a façonné la musique populaire selon des codes que le DJ parisien révèle.

DJ Radium, tu es professionnel de la musique depuis plus de 15 ans. Pourtant, à l’échelle de la France, le hardcore est une petite scène, presque confidentielle. Comment tout cela a commencé pour toi et comment un professionnel évolue-t-il au sein d’une scène quasi invisible du grand public ?

Cela a commencé sur un dancefloor en 1992, après que le fervent réfractaire à la culture rave que j’étais alors ait pris une claque frontale en découvrant le pendant le plus extrême de la techno ! Déjà musicien amateur à l’époque, il ne me fallut pas longtemps pour me mettre définitivement au hardcore.

Le manque de visibilité de cette scène ne m’a jamais trop dérangé en soi, je pense que tout fan de hardcore est à la base quelqu’un qui à tendance à rejeter la ‘culture mainstream’. Mais ce n’est pas parce que cette scène n’est pas médiatisée qu’elle est ou a toujours été confidentielle. Heureusement, il n’est pas encore indispensable pour un musicien de passer à la télé pour pouvoir vivre de son art !

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Il est vrai que les médias ont pu desservir la scène rave par les amalgames qu’ils ont créés et véhiculés, mais je pense que cela a finalement beaucoup plus influencé les pouvoirs publics que le public susceptible de s’intéresser à la rave, et on ne peut plus dire aujourd’hui que la techno ait encore cette ‘mauvaise réputation’…

Tu es, avec Manu le Malin, l’autre DJ mythique du hardcore français. Comment expliques-tu que vous soyez deux et pas 20 à avoir ce statut.. ? Comment expliquer que la scène française ne permette pas à plus de musiciens de hardcore de vivre de leur art (Alors qu’en Hollande par exemple les DJ professionnels sont bien plus nombreux) ?

C’est un peu réducteur de ramener l’importance ou la viabilité d’une scène au nombre de ‘figures mythiques’ qu’elle compte, le hardcore est encore une jeune scène par rapport à la majorité des autres.

Et je ne sais pas si on peut dire que cette scène ne permet foncièrement pas aux musiciens d’en vivre, ces derniers étant quand même déterminants dans le développement de la scène… Dans une certaine mesure, chaque nouvel artiste amène de nouvelles personnes à s’intéresser à cette musique, c’est en soi à la portée de chacun d’y apporter suffisamment pour pouvoir en vivre, quel que soit l’état de la scène à ce moment-là.

En Hollande, la scène hardcore est beaucoup plus développée qu’en France, donc beaucoup plus attractive pour de nouveaux artistes, c’est pour cela qu’il y en a plus qu’en France qui choisissent cette voie, mais cela ne veut pas dire que 20 DJ ne pourraient pas en vivre en France. Chaque éclosion d’une nouvelle génération d’artistes s’est toujours soldée par une recrudescence massive de la fréquentation des soirées et un développement conséquent de la scène dans son ensemble.

DJ Radium à la soirée Megarave France en 2009

La société infiltrée par les codes rave

Bien souvent, le grand public confond rave et free party. Quelle distinction fais-tu entre les deux ?

La rave est un peu le terme utilisé pour englober toute la scène techno et ses différents courants, parfois encore plus globalement dénommée ‘musiques électroniques’ en France et ‘house’ à l’étranger ! A la base, la rave est une grande fête techno dans un lieu insolite avec profusion de décibels et de lights, dans un esprit de pur délire et de tolérance…

La free party est son courant le plus alternatif et rebelle, dont les principes de bases sont le DIY et la (pseudo ?) gratuité… Les lieux sont le plus souvent squattés (d’où une prédisposition pour le plein air), la technique et la sécurité approximatives, et l’on y va surtout pour le fameux état d’esprit ‘free’ (tout est permis et f*** le system)! Il est indéniable qu’une certaine forme de hardcore est prépondérante dans les free-parties, mais il serait erroné de faire l’amalgame entre les deux scènes.

La rave a-t-elle encore un sens, en 2010 ? Ou est-ce que c’est une utopie des années 90 ?

Bien sûr, même si pour la génération actuelle, la rave n’est plus aussi novatrice qu’elle l’était pour les ravers d’il y a 20 ans… Il est vrai que de nombreux éléments ou codes rave ont infiltré la société dans son ensemble. La rave pourrait sembler avoir perdu de sa spécificité, mais aucun autre mouvement depuis n’a été aussi novateur et fédérateur en même temps…Il me semble donc bien que la rave soit encore à la pointe de l’underground !

Ce qui fait « techno » fait jeune et fait vendre

Quels sont les codes rave dont tu parles ? Musicaux, vestimentaires ou autres ? Cela est difficile à percevoir, tant la rave est encore mal connue.

Musicalement, depuis 10 ans, on peut dire que la techno a infiltré quasiment toutes les musiques estampillées ‘jeunes’ : l’utilisation de la TR909, de boucles acides ou d’effets de filtres s’est généralisée (seul le rock pur et dur y est peut-être encore globalement réfractaire…) , elle a posé de nouveaux standards en matière de précision qui font qu’aujourd’hui, même les grosses productions de variété ou de jazz sont le plus souvent recalées sur ProTools.

Globalement, une certaine esthétique techno s’est insinuée un peu partout, c’est presque devenu un cliché de dire que ce qui fait ‘techno’ fait jeune et fait vendre !

Si comme tu l’affirmes la rave « est encore à la pointe de l’underground », sur quel levier peut-elle compter pour se développer, maintenant qu’elle ne peut plus jouer sur l’effet « nouveauté » vu qu’elle a 25 ans ? Et au fait, c’est quoi, « l’underground » ?

Je ne prétendrai pas définir l’underground, terme dont chacun peut avoir sa définition ! Pour moi, cela peut désigner des scènes artistiques alternatives où le profit n’est pas une motivation première, privilégiant donc souvent la création. Ainsi, la création reste le levier de développement de la rave, si certaines de ses spécificités ont été récupérées partout ailleurs, à elle d’innover et de créer de nouveaux concepts… Qu’ils soient musicaux ou autres.

Le hardcore, laboratoire de la techno

Peux-tu expliquer les spécificités du hardcore par rapport à la techno ?

Le hardcore est à la base la forme extrême de la techno : plus rapide (en général à partir de 160bpm jusqu’à…), plus lourde et énergique (rythmiques saturées), rejetant le plus souvent la mélodie pour privilégier des sonorités âpres et synthétiques, et véhiculant souvent un message sombre ou provocateur. Au départ, le maître-mot était de prendre à rebrousse-poil tous les codes musicaux existants, sculpter le bruit et l’énergie, mais depuis ses balbutiements, le hardcore a connu des vagues successives qui le rendent aujourd’hui beaucoup plus codifié et formaté, mais aussi redoutablement plus efficace pour ce qui est de faire bouger un dancefloor !

Si on considère la techno comme étant à la pointe de l’innovation des techniques sonores des 20 dernières années, et le hardcore comme son ‘labo expérimental’, on pourrait presque dire que quasiment chaque nouvelle sonorité depuis 20 ans a d’abord été utilisée en hardcore…

Audiogenic, dont DJ Radium est le co-fondateur et le Directeur artistique, est la plus grosse société de production discographique indépendante de France, dans le registre de la techno hardcore

Tu es considéré comme l’inventeur d’une variété de hardcore, le « frenchcore ». D’où vient ce terme et comment expliquerais-tu les caractéristiques du frenchcore à un non-connaisseur ?

On me l’attribue, mais je n’ai ni inventé ce terme, ni fait ma musique dans l’optique de créer un style à part entière ! On définit en général le frenchcore comme un hardcore rapide, clair, festif, coloré, souvent basé sur des samples, et appelant au pogo !

Ce terme de « pogo » vient de la culture punk et metal. Or tu viens d’univers musicaux complètement différents, voire opposés, comme le rock progressif… Quels sont tes premiers goûts musicaux et comment tu investis ton bagage musical dans ton travail de compositeur ?

Ma passion pour la musique a débuté enfant avec de la pop anglaise 60’s (Beatles en tête), puis avec du rock progressif 70’s (Pink Floyd, Genesis…). Ado dans les années 80, je n’ai pas coupé à la new-wave de l’époque et aux bons vieux Depeche Mode, Cure, etc… avec une petite préférence pour New Order et les pionniers Kraftwerk, d’autres artistes de l’époque (Prince), des artistes plus inclassables (Bowie, Zappa), du rock (Queen) et du punk aussi (Sex Pistols), même si j’ai longtemps été réfractaire au metal et que l’on ne puisse pas dire que je sois un fan de rock pur et dur selon les critères actuels… Au final, pas mal de trucs grand public.

Ce bagage et d’autres choses que j’ai pu écouter depuis que je fais du hardcore (big beat, electro, rock ‘moderne’, etc…) sont évidement une grande source d’inspiration pour moi, je pense qu’une bonne idée musicale peut s’affranchir des barrières du style ou de l’époque.

L’arrêt de mort du vinyle

Est-ce que tu pourrais travailler avec des musiciens oeuvrant dans d’autres genres musicaux, et si oui lesquels ?

Bien sûr, j’ai toujours été très attiré par les expériences hybrides ! Chaque univers musical a beaucoup à apporter aux autres, c’est toujours une expérience mutuellement enrichissante. Je suis a priori ouvert à tous les styles, même si j’aurai forcément plus d’attirance pour des collaborations avec des styles proches, au moins en énergie.

Certains acteurs-clés de la musique en général et de la techno en particulier, à savoir les labels et les distributeurs, ont beaucoup souffert ces dernières années. En tant que DA d’Audiogenic, la plus grosse structure professionnelle indépendante dédiée au hardcore en France, comment as-tu accompagné les changements de ces dernières années ?

Il est clair que la crise du disque est particulièrement dure pour les producteurs indépendants et bien plus encore pour la scène hardcore (au public jeune féru d’internet et peu enclin ou habitué à acheter de la musique…) De plus l’abandon progressif du vinyle par les DJ est sur le point de signer l’arrêt de mort de ce support… Mais même pour la scène hardcore, il y a un regain net de fréquentation des évènements.

Affûté, prêt à bondir, tendu comme un tigre... et beau dans l'effort.

Est-ce que ça veut dire que toutes les structures qui vivaient de la production de vinyles vont se reconvertir dans l’organisation d’évènements pour survivre ?

Oui et non… Si l’on ne parle que des producteurs de vinyles indépendants, ces structures étant en grande majorité gérées par des artistes, ceux-ci bénéficient directement du regain des soirées en multipliant les dates, sans pour autant devoir changer l’activité de leur structure.

Pour les producteurs de CD ou ceux qui ne sont pas par ailleurs artistes, la situation est plus délicate, l’organisation d’évènements est effectivement un moyen de survie, mais est loin de pallier à l’effondrement du marché du disque. Il est clair que, vu l’état des choses, la musique seule ne se vend plus, il faut proposer des ‘produits’ proposant plus que de la musique pour espérer faire des ventes.

Les platines CD ont été conçues pour être très proche des platines vinyle dans leur utilisation

En tant que DJ tu as bien évidemment commencé à mixer sur vinyle. Aujourd’hui tu mixes aussi bien sur vinyle que sur CD. Peux-tu expliquer les principales différences entre les deux supports, en termes de prise en main par le DJ, et en termes de rendu à la sortie des enceintes ?

Vouées à séduire les DJ habitués au vinyle, les platines CD ont été conçues pour être très proche des platines vinyle dans leur utilisation : on fait défiler le morceau en avant et en arrière à la main, scratches, spinback, quasiment tous les effets possibles sur vinyle le sont aussi sur CD (le numérique en offrant bien évidemment de nombreux autres). Le toucher est par contre beaucoup plus lourd que sur du vinyle, ce qui demande donc moins de précision et permet donc à un DJ habitué aux vinyles une prise en main quasi directe du CD. De plus, évidemment, sur CD, pas de problème (ou très rarement) de disques qui sautent…

Le son des 2 supports est différent, sur vinyle c’est plus chaud et rond dans les basses, pour le CD les aigus sont plus précis et les basses plus sèches. En sortie de façade, cela dépend le plus souvent du support sur lequel le son a été réglé, si il a été réglé sur du CD (ce qui est le plus souvent le cas), le vinyle ressortira plus étouffé et il y aura sûrement du rumble… Dans le cas contraire, le CD manquera de puissance et sera plus criard que du vinyle.

Ton top 5 des tracks hardcore de tous les temps ? Wow, c’est dur de n’en garder que 5… sans ordre de préférence : DOA – “Wanna Be A Gangster” / Caution Acid – “100% Acidiferous” / Euromasters – “Alles Naar De Kloote” / Original Gabber – “Pump That Pussy” / Hardsequencer – “Mindcrash”

Ton top 5 des albums de tous les temps ? Là aussi, c’est dur… The Beatles – «Abbey Road» / Pink Floyd – «The Wall» / New Order – «Substance 1987» (même si ce n’est pas réellement un album !) / The Prodigy «The Fat Of The Land» / Kraftwerk – “Electric Café” … Mais j’ai vraiment l’impression d’en oublier plein !

N’est-il pas paradoxal que certains DJ qui ont des labels vinyle ne se produisent plus en soirée qu’en mixant des CD ? Ils ne rendent pas service à leur business ?

C’est le paradoxe du DJ également producteur ! En tant que producteur, il faut vendre du vinyle, mais même si en tant que DJ, on préfère le vinyle, les standards ont changé et comme je l’ai dit, si dans les soirées, la sono est calée sur du CD, ça peut-être difficile de bien faire sonner du vinyle… Il arrive même qu’il n’y ait pas de platines vinyle où qu’elles ne soient tout bonnement pas en état de marche. Mais il reste encore des gens qui s’en servent, alors il faut bien continuer à en faire… Vive la schizo !

La scène et les modes

Tu as commencé à te produire en soirée il y a 15 ans. A l’époque, le public techno venait des autres musiques. Aujourd’hui, le public des soirées est né dans la techno. Quelles sont les différences que tu as perçues dans les générations successives ?

Au début, ce ‘melting-pot’ musical donnait vraiment lieu à un débordement de créativité, chaque culture apportant ses références à l’édifice, ce qui donnait une scène qui se renouvelait à une vitesse folle. Depuis, les différentes générations de ravers ont cristallisé certains codes, la scène évolue donc moins vite, au gré d’’effets de modes’ qui durent 3 ou 5 ans, la où, au début, la musique se renouvelait tous les 6 mois.

Tu es considéré comme un des meilleurs DJ hardcore au monde, avec un feeling très énergique et communicatif, ainsi qu’une grande technique. Quels sont les 5 conseils que tu donnerais à un DJ débutant ?

Merci ! Je dirais que le choix de la musique est essentiel, bien plus que la technique… Il faut être réceptif au public sur le dancefloor, c’est avant tout pour lui que l’on est là… Avoir un son propre, évidement… Se reposer les oreilles après chaque soirée… Et un cinquième ? Garder son sang froid en toutes circonstances !

Tu recommandes d’être réceptif au public, mais souvent la timidité est un gros frein… Quels sont tes trucs pour être réceptif et bien capter la vibration du public ?

L’alcool ? Non, sérieusement, c’est dur à dire, chacun à ses façons de gérer son stress et son trac… Mais j’ai tendance à dire que plus on a le trac, mieux on joue une fois qu’on y est…

Es-tu sensible au débat sur les nuits parisiennes ? Est-ce que tu te sens concerné ? Plus largement, est-ce que tu suis l’évolution du débat entre les organisateurs et l’Etat ?

Ah, il y a un débat sur les nuits parisiennes ? Je joue assez rarement à Paris, n’y étant quasi aucun weekend, j’ai un peu de mal à suivre ce qui s’y passe… Je ne suis pas trop l’évolution du débat entre les organisateurs et l’Etat, il me semble un peu figé depuis quelques temps, mais on ne peut pas dire que l’Etat ait une attitude aussi répressive que par le passé.

Plus on a le trac, mieux on joue

Qu’est-ce qui te fait continuer, près de 20 ans après tes débuts ?

La passion de la musique, encore et toujours !

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Comment parleras-tu de ces années quand tu auras 100 ans ?

Si j’y arrive ! Je ne sais pas trop, je ne pense pas trop à mes années de vieillesse à venir… Je parlerai surement de cette période comme d’années de fêtes et d’insouciance.

As-tu conscience d’être, pour plusieurs générations de ravers, un mythe ?

C’est un bien grand mot ! J’essaye de vivre ma passion de la musique et du travail bien fait, si cela en a inspiré certains, je ne peux que m’en sentir flatté.

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Cet article a été initialement publié sur Culture DJ
Photos : Florian Pittion-Rossillon

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Journalisme et techno : la copulation est-elle possible ? http://owni.fr/2010/12/03/journalisme-et-techno-la-copulation-est-elle-possible/ http://owni.fr/2010/12/03/journalisme-et-techno-la-copulation-est-elle-possible/#comments Fri, 03 Dec 2010 14:56:02 +0000 Florian Pittion-Rossillon http://owni.fr/?p=28615 Précaution liminaire : ne pas confondre journalisme techno et journalisme sur la techno. Ce dernier existe depuis les articles sur les premières raves françaises. En France, la presse gay fut aux avant-postes (Didier Lestrade en tête), comme la presse branchée (Actuel). La presse spécialisée à suivi (Trax, Tsugi), et a vécu (DJ Mix, DJ News, Coda). Et Libération doit à Eric Dahan d’avoir rempli ses pages de beats bien raides. A l’étranger, on peut lire Core Mag (papier + web) ou Resident Advisor (web).

Il est plutôt ici question de journalisme techno en tant qu’écriture façonnée par les spécificités musicales et culturelles du genre en question. Bien entendu, des plumes se sont exprimées, les plus brillantes d’entre elles restant confinées aux fiévreuses 90’s (Michel Thévenin ou Liza N Eliaz dans le Coda des débuts) ou à quelques successeur en forme de webzines ou blogs (l’inégalé Dr Venkman sur Signal-Zero). Et force est de constater que cette pratique reste confidentielle.

La cause en est simple : aujourd’hui l’écriture musicale doit illustrer des guides de consommation. D’où ce format répandu de chroniques de disques proportionnellement bien garnies du chapelet des titres composant l’album, ainsi que leurs particularités. Il faut des accroches, des ancres commerciales, un rappel du titre du single. A lire dans n’importe quel hebdo culturel.

L’exécution idéale des partitions électroniques

Or les formats techno ne donnent pas prise à cette écriture. La techno, ce sont des milliers de morceaux produits chaque année par des producteurs généralement pas connus, joués par des DJ généralement pas connus, dans une multitude d’évènements généralement pas connus. Alors ça ne passe ni sur RTL, ni sur Oui FM, ni même chez Bernard Lenoir sur France Inter. Difficile à panéliser, tout ça.
Dans la techno, tout vient du dancefloor et tout y est voué. Cette musique est centrée sur l’évènement et pas sur sa diffusion media, car seul l’évènement réunit les conditions d’exécution idéale des partitions électroniques. Même si, logiquement, l’industrie a exercé ses pressions pour façonner l’écosystème techno. Exemple.

En soirée, jouer le CD d’un mix préenregistré assorti d’une bonne gestuelle dite des « bras levés » peut faire l’affaire.

La techno pose plusieurs problèmes à un business musical industrialisé, en premier chef le postulat d’une distinction entre l’auteur d’une œuvre (le compositeur/producteur) et son interprète public (DJ). Qui est la star à exposer le dimanche après-midi chez Michel Drucker ? Choix difficile ayant entraîné une simplification extrême, d’où le syndrome du « producteur-qui-mixe » : l’exposition au public de l’auteur d’un tube. Auteur parfois judicieusement initié aux bases du mix, voire pas initié du tout : en soirée, jouer le CD d’un mix préenregistré assorti d’une bonne gestuelle dite des « bras levés » peut faire l’affaire. Ce qui compte est moins les qualités de DJ que l’effet d’annonce de la présence sur tel évènement de l’auteur d’un tube. La plupart des DJ stars sont des producteurs qui mixent, dont les singles se vendent (un peu) et se diffusent individuellement, sans avoir à être enchâssés dans des mix joués à 4h du matin loin des pantoufles.

La foudre née du mix

Plus largement, ce qui est montré en matière d’évènement techno relève de formats adaptés à un entertainment passé à l’équarrissage mainstream : montrer des DJ stars bisant des VIP… Hors la vraie star d’un évènement techno, c’est le dancefloor. Donc le journalisme techno, c’est raconter le dancefloor, où tout prend sa source. Le journaliste techno est un reporter sur le théâtre des opérations festives. Argh, comment faire…
A la base d’un dancefloor dynamique, vivant, coloré, dansant, sexy, bref, festif : la confrontation chaleureuse des énergies émulées. D’un côté, un DJ propulsant la foudre née du mix de deux morceaux dans un système de sonorisation orienté vers le dancefloor en tant qu’espace. De l’autre, des groupes d’individus s’agglomérant pour une minute ou pour une nuit pour composer le dancefloor en tant qu’être collectif. Au milieu, la fête techno comme succession de fugacités ordonnées, agencées et orientées vers un pic. Fugacité des tracks, des DJ, des rencontres. Le journalisme techno, c’est raconter des fêtes du point de vue du dancefloor, en distinguant certaines fulgurances sans les starifier.

Facile de comprendre que la marchandisation des éclats atomisés d’un tout éphémère n’est pas intéressant pour un système avide de codes-barres. Alors pas besoin d’exposer cela à un grand public choyé selon les méthodes romaines du panem & circenses (du pain et des jeux).
Difficulté supplémentaire : déjà incompatible avec les logiques industrielles de l’amusement des masses, la techno n’a, de plus, jamais produit de culture propre, identifiable et facilement reproductible. Ce qui tient lieu de culture techno a récemment pris une nouvelle tournure avec les réseaux sociaux, royaumes de l’expression fugace d’émotions éphémères. Le journalisme techno peut donc émerger grâce à des supports véhiculant au mieux une des spécificités d’une fête techno : le transport instantané des fragments d’une pensée devenue liquide, puis énergie.

La fête techno est un Facebook-de-la-vraie-vie où les individus glorifiés s’entrechoquent et se fondent dans un tout kaléidoscopique. A ceci près qu’aucun réseau social n’emmène son audience comme un seul bloc vers un pic orgasmique.

PARTY TIIIIIIIIME !

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Cet article a été initialement publié sur Culture DJ

Photos CC Flickr : CairoCarol, Roadsidepictures, from the field

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